Derek Jarman, cinéaste mais aussi peintre, sculpteur…, adapte en tableaux visuels et musicaux le requiem de Benjamin Britten (1962), qui donne son titre au film. Pour ce requiem non liturgique, Britten s’était inspiré des mots funèbres du poète Wilfred Owen, engagé volontaire dans la Première Guerre mondiale et décédé peu avant l’armistice de 1918. Jarman restitue l’ampleur lyrique de cette pièce musicale en lui ouvrant presque tout le champ sonore de son film, à l’exception du début qui fait entendre directement un poème d’Owen par la bouche de Laurence Olivier (dans son dernier rôle au cinéma). Côté images, Jarman nourrit une fiction sur les années de guerre du poète-soldat et d’une infirmière, tout en évoquant plus largement le conflit de 1914-1918 et les horreurs de la guerre en général, avec des images d’archives qui ramènent la réalité dans la fiction et font se rejoindre différentes temporalités. Le résultat est une expérience de cinéma unique, sans dialogue, entre musique lyrique et compositions picturales animées, entre réalisme et allégorie, entre clair-obscur classique et inspiration esthétique personnelle. À l’oreille et à l’œil, c’est d’une grande beauté. Une beauté qui touche parfois au maniérisme pour ce qui est du style du cinéaste, mais qui a aussi ses fulgurances poétiques. Sur le fond, l’histoire est fragmentée ; elle nous capte de manière inégale, mais reste assez narrative pour maintenir l’intérêt tout du long. À noter enfin la présence dans le casting de Tilda Swinton, très jeune, dans un rôle tout de douceur et de déchirement mêlés, qui imprègnent la pellicule.
War Requiem, du cinéaste anglais Derek Jarman (1989) superpose brillamment au chef d'œuvre de Britten qui en constitue la bande-son (dans sa version de référence Decca de 1963), une alternance de séquences tournées en studio, à l'esthétique bien léchée et allégorique, parfois à la limite du maniérisme, et des images d'archives historiques difficilement soutenables, principalement de la Grande Guerre. "Strange Meeting", poème de Wilfred Owen ouvre le film - récité par un Laurence Olivier en vieux soldat (ce sera son dernier rôle à l'écran) - et le clôture de façon poignante avec les voix de Peter Pears et Dietrich Fischer-Dieskau (Libera me). Si le style proche du collage peut dérouter, le film n'entre jamais en contradiction avec la musique, et la traduction française sous-titrée des poèmes d'Owen éclaire de façon subtile l'interpénétration entre la musique et l'image. Tilda Swinton, égérie du cinéaste, est ici d'une beauté troublante. Elle est fascinante dans le rôle de l'infirmière, et offre une scène d'anthologie sur le Sanctus et Benedictus, donnant corps à la voix de Galina Vishnevskaya dans une chorégraphie délicate, avant que le flot des images d'archives de guerre et de mort ne nous emporte.
Intéressé surtout par l'oeuvre musicale somptueuse, le travail théâtral pêche parfois par sa grande artificialité car Jarman y est très descriptif et cela nuit parfois à la conception que l'on peut se faire des images sonores (travail de l'imagination). Cependant je trouve que la dernière partie est vraiment une réussite. C'est davantage les images d'archive qui donnent une force à l'ensemble et à partir du moment où il est traité de l'Adieu avec les scènes finales, c'est franchement fort et émouvant. Les deux femmes qui se prennent par le bras, les soldats morts qui apparaissent, l'enfant qui joue de l'instrument funèbre remplacé" par l'homme qu'il ne sera jamais.
Film sur l'Opéra de Benjamin Britten. C'est un opéra filmé dans des studios. Les décors sont beaux et très stylisés. Les acteurs accompagnent le chant (ils ne chantent pas eux-mêmes). C'est en fait une illustration filmée de l'opéra de Britten. C'est intéressant, mais le langage cinématographique n'est pas vraiment utilisé. Il y a de longs plans fixes, et des extraits de vieux films historiques sur les guerres (non filmés par le réalisateur) et des séquences purement graphiques. L'important est la bande son : la musique. La mise en scène de certaines séquences sont de qualité, mais restent de la mise en scène de théâtre ou d'opéra. Ça manque un peu d'émotion, ou alors c'est une émotion trop convenue, théâtrale, et non cinématographique.
L’esthétisme chatoyant de D. Jarman est à la fois impressionnant et terriblement maniéré. L’effet artificiel tourne presque au pompiérisme quand il s’applique à des tableaux allégoriques, souvent d’inspiration biblique ou christique. Par contraste les montages d’archives de guerre sont d’une terrible efficacité émotionnelle : le film vaut surtout pour ces séquences là, les meilleurs des plaidoyers pacifistes, et pour l’œuvre musicale de Benjamin Britten.