Le propre du cinéma muet est de se constituer comme substitut de la musique. Sans son officiellement complémentaire, le cinéma muet doit construire sa rythmique, son entrain sur le mode de la métrique, en variant ses formes, en explosant ses calmes, en stagnant ses élans, en reformulant perpétuellement, par tous les moyens qui lui sont propres, sa figure. «Symphonie diagonale» (Allemagne, 1924) de Viking Eggeling aspire à destiner le cinéma vers le même but que l'art absolu du début du XXème siècle, dans une apparence abstraite, au sens où elle ne se fait l'écho d'aucun référent existant. Les traits et leur dynamiques se révèlent tantôt explosifs de croissance tantôt atrophiés sur eux-mêmes. Eggeling pratique le cinéma, pour sa seule fois, comme un art expérimental, un cousin direct de la peinture expressionniste. Le trait s'y fait tonalité musicale, il représente par sa multiplicité et son harmonieuse métamorphose les altérations mélodieuses des rythmes. Petite hymne des rayures, «Symphonie diagonale» applique et couche le manifeste du cinéma expressionniste. Sans acteurs, sans musiques préalables, l'expressionnisme, ainsi que l'énonce Eggeling, est un régime d'art qui témoigne des variations moribondes et fluctuantes du monde par le biais des diagonales, des lignes concaves et des jets synclinaux. Au-devant d'un fond noir, les traits qui tracent des vortex de hachures dessinent un malaise, esquissent une angoisse du monde. Or Eggeling, par défaut d'expérimentation, dans une démarche de laboratoire, omet d'inclure un des sujets les plus fondamentales du cinéma expressionnistes : l'être humain. Si ce cinéma programme la machination de l'homme, la présence de ce-dernier est nécessaire. Sans homme, en présence uniquement de la machine, le souhait de l'expressionnisme se trouve réduit à la vacuité. En tant qu'oeuvre expressionniste, l'unique film d'Eggeling apparaît lacunaire.