La vie est comme un morceau de jazz : dynamique et incertain. Dans cette vie il y a ceux qui se laissent porter par la vague et ceux qui créent la vague. Ça tombe bien, Dean Moriarty est de ceux qui créent la vague et Sal de ceux qui la suivent. De cette rencontre entre ces deux jeunes hommes va naître une aventure où les lignes de coke et de routes vont s'entrecroiser, où les rencontres vont danser au rythme des nuits américaines, comme si des bouts d'albums photos se disperseraient partout aux quatre coins d'une Amérique désolée. Dans un monde au sortir de la guerre la jeunesse semble chercher sa place, Dean et Sal sont liés par ce même manque d'une figure paternelle et leurs va-et-vient d'Est en Ouest ne résultent que d'un malêtre profond : Ils ne peuvent pas rester en place, ils ont envie de chanter la vie sur tous les toits qu'ils aperçoivent, de partager les passions avec toutes les filles qu'ils croisent, et de se priver de la moindre banalité.
S'ils sont parfois physiquement à l'Est, ils restent toujours mentalement à l'Ouest. L'Ouest c'est la Californie, son pragmatisme, sa chaleur et sa frivolité. Un condensé d'arts, de sexe et de drogues, ce qui donne un ensemble instable et déluré. Un léger instinct auto-destructeur sied ces personnages, qui, s'ils croquent le monde à pleine dents, finissent toujours par connaître une chute. Comme sous amphétamines, après l'extase vient le dépit, et c'est soudain la mort qui rejoint la vie. On parle de suicides et de trahisons dans les recoins d'une chambre d'hôtel, une bouteille à la main, des larmes roulant sur nos joues, et quelques secondes plus tard on saute et danse aux sons d'une nouvelle chanson, ignorant nos peines. Sur la route ça pourrait être le portrait d'une génération qui dénie toute responsabilité, qui se réfugie dans son plaisir épicurien et qui le partage avec les gens qui comptent. Mais ce n'est pas que ça : c'est aussi le désir d'un jeune homme d'expérimenter ce qu'il n'a jamais expérimenté, de parcourir le monde avec son ami-personnage pour pouvoir enfin poser des mots sincères sur des pages blanches. Ces quelques années passées en compagnie de cette bande se révèle donc comme une source d'inspirations qui, une fois acquise et posée sur papier, semble plutôt déprimante.
L'amitié qui lie Dean et Sal est complexe, cette complexité qu'on retrouve avec d'autres personnages, principalement Marylou (Kirsten Stewart) et Camille (Kirsten Dunst). Des jeunes femmes perdues, qui subissent la folie de Dean et qui renferment en elles tant de mystères : un mélange de forces et de faiblesses. Une sexualité dévergondée et presque brutale rejoint une poésie douce et frivole qui fait état du déchainement des passions. Un déchainement qui nous prend de la tête au pied, nous faisant vibrer aux côtés des personnages, parcourant les pages de ce film et les images de ce livre dans une transe semblable à la leur. Plus qu'une tranche de vie, on partage une vie toute entière, et on garde précieusement en nous le but même de l'aventure : Oublier et profiter. Oublier hier, profiter d'aujourd'hui, et oublier demain.
Une chose qu'on oubliera pas si facilement c'est bel et bien ce film.