Qui est le film ?
Sorti en 2016, Miss Peregrine et les enfants particuliers s’inscrit dans la période charnière de Tim Burton, celle où son univers visuel continue d’éblouir mais où sa vision semble se heurter aux cadres des studios. Adapté du roman young-adult de Ransom Riggs, le film promettait de renouer avec l’essence burtonienne : un monde d’enfants marginaux, une esthétique gothique et baroque, une mélancolie tendre pour les monstres. En surface, il raconte l’histoire de Jacob, adolescent solitaire qui découvre un orphelinat caché dans une boucle temporelle, où vivent des enfants aux dons surnaturels, protégés par la mystérieuse Miss Peregrine.
Que cherche-t-il à dire ?
Le film prétend interroger la place de l’altérité : comment vivre dans un monde qui ne tolère pas la singularité ? Faut-il se cacher pour exister, ou s’exposer au risque d’être dévoré ? En cela, Burton prolonge ses obsessions pour la marginalité, la famille de substitution, la différence. Le problème, c’est que cette ambition se heurte à une narration trop illustrative : au lieu d’un poème sur la bizarrerie.
Par quels moyens ?
Le roman s’appuyait sur de vraies photos d’époque, trouées, énigmatiques. Dans le film, cet aspect devient décoratif : les images anciennes sont réduites à un folklore visuel, sans le trouble de l’origine. Ce qui devait être une matière poétique (les visages perdus, les corps suspendus dans le temps) devient un catalogue d’effets spéciaux.
Le principe de la boucle aurait pu être bouleversant. Burton y voit un refuge, mais oublie d’en explorer le vertige existentiel. Les enfants semblent heureux dans leur éternité figée, comme si la répétition n’usait jamais. Ce refus du trouble trahit le cœur du dispositif : l’idée d’un monde sans vieillissement devient un artifice de scénario plutôt qu’un questionnement.
Eva Green incarne à merveille la froideur et l’autorité, mais le film ne pousse jamais jusqu’au bout l’ambivalence du personnage. Protectrice, oui, mais aussi régente qui gouverne le temps, qui décide de ce que ses enfants doivent être. Burton effleure la dimension totalitaire du soin, puis s’en détourne, comme s’il craignait de déranger la fable.
Les dons des enfants (léviter, donner vie aux poupées, cracher des abeilles) pourraient interroger le handicap, la norme, la monstruosité. Mais ils ne sont que des curiosités de cirque. Burton célèbre la différence, certes, mais comme un spectacle, sans jamais lui rendre sa profondeur symbolique.
Au lieu d’un récit collectif sur la différence, Miss Peregrine se recentre sur un adolescent ordinaire qui apprend à être courageux. Le film retombe dans les codes du young-adult : initiation, amour, victoire. Burton, qui jadis filmait l’échec et la solitude comme forces poétiques, cède ici à la normalisation du marginal.
Où me situer ?
J’ai voulu aimer ce film. Tout, en apparence, semblait fait pour cela : les visages mélancoliques, la musique suspendue, la poésie du non-conforme. Mais à mesure que le récit avançait, j’ai senti un vide grandir sous l’élégance. Le film est plein d’idées, mais ne les pense jamais jusqu’au bout. Burton semble ici incapable de risquer la laideur, le désordre, la faille, tout ce qui, chez lui, faisait autrefois battre le cœur de l’étrangeté.
Quelle lecture en tirer ?
Miss Peregrine est peut-être le symptôme d’un cinéma qui regarde sa propre mythologie sans oser la bousculer. Ses monstres ne sont plus des figures d’insoumission, mais des reliques qu’on conserve sous globe. Le film pose malgré lui une question vertigineuse : que devient un cinéaste du marginal quand le marginal devient produit culturel ? Il y a, dans cette œuvre trop sage, l’ombre d’un grand cinéaste fatigué, qui continue de fabriquer des mondes somptueux mais qui semble désormais s’y ennuyer.