(...) Saint Laurent, est le nouveau film de Bertrand Bonello, le cinéaste des lieux clos, retirés du monde (L'Apollonide, souvenirs de la maison close, De la guerre), où l’homme est rompu au seul désir. Le réalisateur distille, depuis plusieurs films, cette impression de liberté que ressentent ses personnages alors qu’ils construisent, sans le savoir vraiment, les prisons dorées dans lesquelles ils vont bientôt étouffer. Le couturier participe à la fin d’un monde, celui de la haute couture comme art à part entière, avec l'introduction du prêt-à-porter dans la mode de luxe. Yves Saint Laurent (YSL), personne réelle, devient à ce titre un personnage Bonnelien, plein d’une pulsion destructrice. C’est ça la force principal de ce biopic anticlassique (...) Le film part donc de cet être réel pour devenir esthétique. C’est une œuvre d’art à part entière, que l’on découvre jusque dans l’écran qui se divise en plusieurs images, comme autant de points de vue, à la manière des robes inspirées de Mondrian que dessina Yves Saint Laurent (...) Ainsi, nous ne regardons pas l’histoire d’un homme qui a existé mais Yves Saint Laurent éclaté dans des fulgurances (...) la frustration de n’avoir pas eu accès aux « vrais lieux », ni aux véritables costumes de Saint Laurent, Bonello l'a tranformée en geste libre, beaucoup moins muséifié que celui de Lespert, très Bergé-centré (...) La femme libérée par le corps, n’en n’est pas moins une femme, et le créateur libéré par le défilé ovationné, n’en est pas moins un homme que seul le travail récompense tout en le vidant de ses forces (...) Bonello ne raconte pas la vie d’Yves Saint-Laurent, il le met en scène, par le corps, dans des espaces sans issue, où quelques rencontres, souvent tentaculaires, le font parfois renaître. Jamais il ne se promène librement dans la rue, en plein jour. Il reste, il demeure en deçà comme au-delà du monde, et se déconstruit. C’est un nerveux, de ces êtres qui subliment le monde tout en ne pouvant y vivre (...)