Pour sa première adaptation (une pièce de Bouchard), Dolan opère un virage à 180° : fini les atermoiements nombrilistes de ses premiers opus, le jeune Canadien nous livre un récit solide et complexe, qui explore la part obscure du désir sous la forme d’un troublant thriller psychologique. La première force du film est de ne jamais tomber dans le sentier balisé : ce qui commence comme un survival chez les redneck, évolue vers un ambigu rapport de force SM teinté de syndrome de Stockholm, en passant par un oppressant huis-clos familial. Le sujet du film est évidemment le désir et sa puissance de destruction, que ce soit celui, aveugle et régressif, d’une mère pour ses enfants, ou que soit celui qui unit deux hommes dans une valse mêlant culpabilité, refoulement et projection fantasmatique. Que la tendresse puisse passer par la violence, que le travail du deuil puisse se faire par la destruction de l’autre, que l’amour puisse se faire anthropophage, voilà autant de paradoxes qui traversent un film qui ne cesse de faire bouger les lignes – celles du récit, celles des personnages, celles de notre propre réception. Il s’agit moins de raconter histoire d’amour homo que d’évoquer désarroi profond qui guide nos élans sentimentaux (la solitude extrême de l’un s’abîme dans l’ambigu travail de deuil de l’autre), mais aussi d’assumer les pulsions de domination qui régissent les rapports humains. L’intelligence du film est de se servir de tous ces mouvements pour nourrir les ressorts du thriller - avec pour résultat une tension permanente et un récit qui ne cesse de nous surprendre par ses revirements incessants (et jamais artificiels) : les trois protagonistes se retrouvent chacun à leur tour dans la position du tortionnaire ou de la victime. L’antagonisme est mouvant, ce qui rend d’autant plus prenante ce récit qui sait aussi distiller une vraie émotion (l’évocation du défunt par Tom au repas par témoignage interposé), voir des moments de jubilation (le tango dans la grange, la gaîté mauvaise de Tom, etc). Quant à la mise en scène, elle prend brillamment en charge la nature anxiogène du récit : cadres oppressants dans la maison, montage au scalpel qui fait écho à la rugosité du propos, excellente gestion de l’espace. A cela s’ajoute la qualité de l’interprétation (Dolan en tête) et la somptueuse musique de Gabriel Yared. Bref, une réussite totale qui laisse augurer le meilleur pour l’avenir du canadien.