Avis : The Act of Killing - L'acte de tuer - Page 2
The Act of Killing - L'acte de tuer
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Bruno75010
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4,5
Publiée le 18 avril 2013
Bien que connaissant le sujet de première main pour avoir milité pour l'auto-détermination de Timor-Est, puis (brièvement) pour encourager la démocratisation de l'Indonésie au début des années 2000, je n'ai rien à ajouter aux autres critiques qui ont parfaitement jugé ce film. C'est vrai qu'il y a quelques longueurs, mais je pense qu'elles étaient inévitables puisque Joshua Oppenheimer "colle" aux desiderata de ses héros gangsters, et c'était clairement important pour la dynamique du film de montrer en alternance, d'une part l'horreur de ces personnages et de leur absence (?) de remords, d'autre part leur côté grotesque touchant parfois au kitsch. Un travail stupéfiant et audacieux: il fallait oser prendre le parti du docu-fiction dans le contexte d'un massacre de masse, et laisser les bourreaux faire leur propre procès avec enthousiasme! C'est cette revendication forcenée de leurs crimes (typique de l'Indonésie) qui est la plus troublante. Mais se lancer là-dedans n'est pas anodin, comme s'en aperçoit le "héros", Anwar Congo. A partir de la moitié du film, ses remords enfouis remontent à la surface et on le voit entamer, à son insu, un vrai travail analytique à la sauce locale, avec transe et exorcismes assortis, aidé par son compagnon de tortures et d'assassinats qui, lui, semble rester spectateur. Contrairement à d'autres critiques et à Oppenheimer lui-même, j'ose croire que le film ne montre que le début de ce travail. Et finalement, le plus mystérieux dans ce film est d'avoir réussi à y mêler l'horreur avec une certaine beauté et même une certaine poésie, qui coexistent au message politique. C'est ce qui en fait, à mon avis, un chef d'œuvre.
Une nouvelle généalogie de la morale par le cinéma. Depuis le temps qu'on attendait ça. C'est drôle, fascinant, interpellant, inquiétant, cruel : tout y est. Car voici un film qui ne donne pas seulement à voir ; il "pense" - au sens fort du terme, dans cet impossible interstice qui sépare l'histoire de la fiction. Les gangsters entreprennent en effet de reproduire, par la création cinématographique, l'histoire de leurs propres exactions. Mais voilà que la caméra introduit subrepticement dans leur parcours cet étrange rapport sagittal à soi, comme un nouveau regard hors champ, cruel et réfléchi, qui instaure le plan sur lequel se déploie une pensée de l'histoire, de son actualité, du monde dans lequel on vit... Bref, c'est le cinéma comme opérateur éthique de transformation de soi. Ainsi, comme l'écrivait Alain Robbe-Grillet en 1956 : "L'aspect un peu inhabituel de ce monde reproduit nous révèle, en même temps, le caractère inhabituel du monde qui nous entoure : inhabituel, lui aussi, dans la mesure où il refuse de se plier à nos habitudes d'appréhension et à notre ordre." C'est cela, la réalité dans toute sa crudité. Si vous n'avez pas encore vu passer cet inquiétant ovni cinématographique, dépêchez vous. Vite!
L'impunité dans toute son horreur ! Ou l'incroyable légèreté d'être... un tortionnaire. Rappelons que, comme dans beaucoup d'autres pays, ce sont les Etats-Unis qui ont rendu possible et encouragé ce genre d'abominations. La Russie et la Chine n'ont pas certes fait mieux, ni l'Allemagne et le Japon en leur temps ; mais, de cela, tout le monde en a conscience... Et l'histoire continue aujourd'hui comme avant (Irak, Tchétchénie, Afrique...). Voir pour le croire et l'étudier. On est jamais si loin de la barbarie.
Le processus de criminalisation de l'individu y est illustré avec beaucoup de cran. Le documentariste ose aller au bout de la question du repentir. Hannah Arendt décrivait celui de Eichmann comme découlant de la défaite du nazisme. Ici, Joshua Oppenheimer questionne la possibilité du repentir en cas de victoire. Final subjuguant.