Qui est le film ?
Sorti en 2019, Mathias et Maxime occupe une place charnière dans la filmographie de Xavier Dolan. Après les éclats visuels de Mommy, ce film semble amorcer un retour à une forme plus contenue. Comme si Dolan cherchait, cette fois, à se taire un peu. Le récit tient en quelques lignes : deux amis d’enfance, Mathias et Maxime, doivent s’embrasser pour les besoins d’un court-métrage. De ce baiser naît un trouble qui vient fissurer les certitudes, les identités, les amitiés. En surface, le film promet un drame intime sur le désir, l’amitié, et la peur de soi. En creux, il tente d'explorer ce qui se joue quand l’amour surgit là où il ne "devrait" pas.
Que cherche-t-il à dire ?
Ce que Mathias et Maxime cherche à capter, ce n’est pas tant un coming out que le vacillement intérieur. Le film ne raconte pas une révélation soudaine mais quelque chose qui ne veut pas (ou ne peut pas) se dire. Dolan abandonne ici les cris adolescents au profit du discret. L’ambition du film semble être de documenter ce trouble, ce moment suspendu où une vie pourrait bifurquer mais ne le fait pas encore vraiment.
Par quels moyens ?
Le cœur du film est un baiser. Loin de toute sensualité, le geste est filmé presque platement, dans le cadre impersonnel d’un court-métrage amateur. Et pourtant, c’est là que tout s’ouvre. Ce baiser dérange, non par ce qu’il montre, mais par ce qu’il réveille. Dolan choisit de ne pas le sublimer : il le donne sans fard, comme un fait banal, et c’est cette banalité même qui le rend si déstabilisant. Le réel ne vacille pas parce que l’événement est extraordinaire, mais parce qu’il est irréductiblement ordinaire.
Tout au long du film, Dolan compose des plans serrés, des espaces clos, où les personnages paraissent cernés. Le cadre devient ici métaphore : les murs, les reflets, les séparations visuelles trahissent un enfermement psychique.
La relation entre Mathias et Maxime est constamment sur le fil : trop tactile pour n’être qu’amicale, trop codée pour être assumée comme autre chose. Dolan capte ces moments ambigus : une main posée trop longtemps, un regard qui dure, sans les souligner. Ce flou émotionnel est le véritable centre du film, et sa principale force. On sent que Dolan veut interroger ce que l’amitié masculine peut contenir de désirs tués, de tendresses interdites. Mais parfois, à force de suggérer, le film oublie d’incarner pleinement.
Les scènes collectives, nombreuses, installent une normalité codée : blagues de potes, virées en voiture, bière à la main. Mais dans ces moments conviviaux, le film injecte une tension discrète : chaque éclat de rire semble dissimuler une surveillance mutuelle. Le groupe devient le garant de ce qu’il faut être, dire, paraître. Dolan montre bien la manière dont les injonctions à la virilité passent par les non-dits, les attentes tacites. Pourtant, cette idée reste plus énoncée que vécue, elle flotte sans se fixer dans des scènes fortes.
Où me situer ?
Face à Mathias et Maxime, je me sens partagé. J’admire la volonté de Dolan de changer de registre, de ne pas chercher l’effet, de s’aventurer dans une zone plus trouble, plus adulte. Il y a là une vraie tentative de déspectacularisation du désir, et une forme de courage dans cette pudeur. Mais cette retenue devient parfois une prudence, voire une paresse.
Le film semble hésiter entre dire et ne pas dire, filmer et retenir et finit par se tenir dans un entre-deux qui dilue sa force. On sent que Dolan veut laisser de la place au spectateur, mais il oublie parfois de l’emmener quelque part. Mon regard s’inscrit alors dans une attente un peu frustrée : le film me frôle, mais ne me traverse pas.
Quelle lecture en tirer ?
Mathias et Maxime est un film de seuils : seuil entre amitié et désir, entre affirmation et silence, entre jeunesse et maturité. Il refuse la résolution, le drame, la déclaration et ce refus est aussi son projet. Dolan tente ici un cinéma du retrait, plus nuancé, plus discret. Mais ce geste, pour être pleinement habité, aurait nécessité une plus grande densité de jeu, de rythme, d’incarnation. À force de filmer les silences, il arrive que le film s’y dissolve. Il reste alors une atmosphère, un trouble, une belle idée mais inaboutie.