Revoir *La Tour Montparnasse infernale* aujourd’hui, c’est tomber sur un film qui m’a fait rire par vraies secousses… puis me laisser entre deux eaux presque aussitôt. On sent très bien pourquoi il a marqué une génération, pourquoi il continue d’être ressorti en soirées et pourquoi certaines répliques sont restées dans le langage courant, mais on sent tout aussi fort ses limites de cinéma, au sens strict. Le concept est redoutable sur le papier : prendre Eric et Ramzy, les suspendre à la Tour Montparnasse, les jeter au milieu d’une prise d’otages, et faire se percuter leur absurdité avec une mécanique de film d’action. Le film dure 1h32, sort en mars 2001, et réunit Éric Judor, Ramzy Bedia et Marina Foïs sous la direction de Charles Nemes : dès la fiche, on a tout ce qu’il faut pour une vraie comédie populaire à identité forte.
Ce qui marche, et ce qui marche même très bien, c’est la nature du duo. Eric et Ramzy ne jouent pas seulement “deux idiots� : ils installent une logique parallèle, un monde où le langage se dérègle, où la mauvaise foi devient poésie, où l’incompréhension n’est pas un accident mais une méthode. Leur rythme, leur manière de casser la tension d’une scène par une phrase absurde, un geste raté, un silence mal placé, c’est vraiment la matière vivante du film. On retrouve d’ailleurs cette filiation télé très nettement, et ça se sent dans la façon de capter leur énergie, leur ping-pong, leur goût du non-sens qui déborde la situation.
J’aime aussi beaucoup l’idée de mise en scène de départ, presque “architecturale� : une grande tour, des vitres, des étages, des couloirs, des espaces techniques, et deux corps inadaptés à l’héroïsme qui doivent traverser tout ça. La Tour Montparnasse devient une machine à gags. Le film a une vraie intelligence de décor, même quand la réalisation reste assez simple : la verticalité crée du stress, le huis clos crée du tempo, et l’écart entre le sérieux du commando et la nullité géniale des deux héros produit souvent un très bon contraste. Marina Foïs, de son côté, apporte un vrai nerf au film : présence, regard, autorité comique, et ce petit supplément de sécheresse qui évite que tout parte en mousse. On sent aussi une envie de parodie de cinéma d’action à la française, pas juste de sketch allongé, et cette ambition-là est appréciable.
Là où je décroche, c’est sur la durée et sur la régularité. Le film a des pics, mais il a aussi des tunnels. Beaucoup de séquences reposent sur le même moteur (malentendu panique accident), et quand le gag ne part pas immédiatement, il est souvent étiré un peu trop longtemps. On finit par anticiper la logique avant la chute, ce qui est presque fatal pour ce type de comédie. J’ai souvent eu la sensation de regarder une succession de très bonnes idées entourées de liant moins inspiré. Ce n’est pas vide, loin de là, mais ce n’est pas toujours tenu. Le duo porte énormément sur ses épaules, parfois au point de révéler que le film, autour d’eux, n’a pas toujours le même niveau d’invention.
Visuellement aussi, je reste partagé. Il y a de vraies trouvailles de situations et une identité immédiate, mais la réalisation n’exploite pas toujours à fond le potentiel spectaculaire du pitch. On est parfois plus proche de l’efficacité télé musclée que de la vraie comédie d’action de cinéma. Ce n’est pas un problème en soi — surtout pour une comédie de ce registre — mais ça crée un décalage : le film promet une folie de grand huit, et il livre plutôt une série de bons numéros dans un cadre assez fonctionnel. Quand le tempo est parfait, ça passe crème ; quand il retombe, on voit un peu les coutures.
Ce qui rend le film intéressant, au fond, c’est justement ce déséquilibre. Ce n’est pas une machine comique irréprochable, mais c’est un objet très français, très daté et très vivant, avec une personnalité que beaucoup de comédies plus “propres� n’ont pas. Il y a une bêtise assumée, presque fière, qui peut agacer si on n’entre pas dans la fréquence, mais qui devient franchement attachante quand on accepte la proposition. Et même quand une scène me fait lever les yeux au ciel, la suivante peut me cueillir avec une idée débile géniale. C’est un film qui alterne l’euphorie et l’usure, et c’est précisément pour ça que je n’arrive ni à le rejeter, ni à le sacrer.
Au final, je trouve *La Tour Montparnasse infernale* plus sympathique que vraiment réussi, plus culte que grand film, plus inspiré dans ses éclats que dans sa construction. Mais ses éclats sont réels, et ils suffisent à lui donner une place à part. C’est une comédie qui me fait rire, qui me fatigue parfois, qui me donne envie de citer ses meilleurs passages et de zapper ses longueurs — et, quelque part, c’est peut-être exactement ce qui explique pourquoi elle a survécu.