Si la qualité d'un film se mesure à l'aune de sa persistance rétinienne, alors ce Blueberry-là peut prétendre au titre envié de chef-d'oeuvre. Rares sont en effet les métrages à proposer une identité visuelle de cette qualité, à s'affranchir à ce point des codes pour bâtir un univers propre et proposer une telle avalanche de signaux sensitifs et cognitifs uniques. Oui, le dernier film de Jan Kounen (Dobermann) s'adresse autant à la tête qu'au coeur, aux neurones qu'aux tripes, au corps qu'à l'âme. C'est une expérience cinématographique à 45 millions d'euros, un film d'auteur irréductible déguisé en blockbuster. Un western chamanique aux allures de trip astral.
Pourtant Blueberry est d'abord une oeuvre frappée du sceau de l'imposture. Vendu à première vue comme l'adaptation de la bande dessinée éponyme, le film de Kounen n'a rien en commun avec elle si ce n'est les noms des principaux protagonistes. Lointaine transposition de " la Mine de l'Allemand perdu " et du " Spectre aux balles d'or ", le Blueberry version cinéma a pris le risque de s'éloigner de la BD originelle de Giraud et Charlier, pour s'essayer à une variation, à une re-visitation du personnage et de sa mythologie. Le choix de Vincent Cassel dans le rôle-titre est d'ailleurs symptomatique : physiquement, la ressemblance n'est pas frappante, mais dans l'esprit du film, pas de meilleur casting possible. Sans pour autant verser dans la trahison éhontée, Kounen s'éloigne donc de l'adaptation scrupuleuse et sans relief, risque inhérent à ce genre d'exercice. Et ce que le film perd en densité narrative et en caractérisation des personnages, il va alors le gagner en ambiance et en immersion visuelle.
En fait, Blueberry n'a pas d'équivalent direct. C'est une exploration des frontières du chamanisme indien, une illustration de ses mythes ancestraux, fondateurs et guérisseurs de l'âme. Un objet transcendantal et hautement fascinant que Kounen a imaginé après avoir lui-même vécu une expérience chamanique. Le parcours de Blueberry, son voyage intérieur deviennent donc avant tout celui du metteur en scène. Et le spectateur de découvrir une oeuvre empreinte d'un animisme forcené, d'une profondeur toute spirituelle, magnifiée par une caméra virtuose : travellings subjectifs pour simuler le regard animal (aigle, coyote, serpents, référents habituels de la culture indienne), superposition d'images pour créer une perméabilité du temps et de l'espace, amples et aériens mouvements d'appareils... Autant de dispositifs de mise en scène qui propulsent le film dans une atmosphère éthérée, ésotérique, voire métaphysique.
Une particularité qui atteint son faîte lors des visions engendrées par l'absorption des psychotropes chamaniques. Là, les images de synthèse prennent le relais et explosent les limites de la réalité avec une rare poésie. Et Blueberry de basculer alors dans la richesse visuelle et la puissance évocatrice d'un Jodorowsky (auteur de BD de science-fiction et réalisateur de " El Topo ", un western baroque et transcendantal) ou d'un Moebius (surnom de Jean Giraud lorsqu'il officie dans le fantastique...). Le délirant climax d'un quart d'heure, quasi expérimental, renvoie même aux fameuses dernières séquences du 2001 de Kubrick. C'est ce jusqu'au-boutisme, cette recherche d'un certain absolu qui transforme Blueberry en une expérience cinématographique extrême qu'il appartient à chacun d'accepter ou de rejeter.
Une chose est certaine, Blueberry fait partie du sérail, de ces oeuvres puissantes et trop rares qui osent bousculer le spectateur et interroger ses certitudes. Ses images envoûtantes, son pouvoir de fascination et ses ambitions ne trouvent même aucun écho dans le paysage cinématographique français. Combien de films proposent de s'aventurer dans les limbes de l'esprit ? Combien osent représenter les effets d'une transe ? Combien plongent corps et âme dans leur sujet au risque de s'y perdre ? Kounen a réussi une oeuvre résolument à part, mis en scène un voyage onirique, surprenant et déstabilisant. Au spectateur d'y projeter ses peurs, rêves et pensées. Un film précieux.