La parole et l’écoute
Ours d’Or à la dernière Berlinale, du jamais-vu pour un documentaire ! Comme tout le monde, j’ai découvert Nicolas Philibert et son immense talent de documentariste en 2002 avec Etre et avoir. 10 ans plus tard, il m’avait de nouveau ravi avec La Maison de la Radio. Cette fois, il nous propose une immersion dans un Centre de Jour unique en son genre : la péniche L’Adamant, un bâtiment flottant édifié sur la Seine, en plein cœur de Paris. Il accueille des adultes souffrant de troubles psychiques, leur offrant un cadre de soins qui les structure dans le temps et l’espace, les aide à renouer avec le monde, à retrouver un peu d’élan. L’équipe qui l’anime est de celles qui tentent de résister autant qu’elles peuvent au délabrement et à la déshumanisation de la psychiatrie. Ce film nous invite à monter à son bord pour aller à la rencontre des patients et soignants qui en inventent jour après jour le quotidien. 110 minutes à la manière de Depardon, sans commentaires, sans explications, sans voix-off, sans musique ajoutée, et surtout sans aucun pathos… et pourtant le sujet aurait pu pousser au tire-larmes ou à l’apitoiement, alors que c’est tout le contraire avec ses portraits de soignants et de laissés pour compte de notre société. Poignant et solaire à la fois, bouleversant et plein d’espoir. On ne peut oublier ces visages, ces vies à la dérive, prêts à être engloutis par des tempêtes sous leur crâne. Ici, la bienveillance est le maître-mot de ce film à hauteur d’hommes et de femmes.
Ateliers en tout genre, cinéclub, gestion collective, musique et surtout l’accueil par la parole et l’écoute de ces adultes pas comme les autres, qui vivent en marge du monde à cause de leurs troubles mentaux. La caméra de Philibert et de son équipe s’est posée là, pendant des mois et observe sans jamais juger, dans un huis clos qui s’autorise ce que le réalisateur appelle une construction indisciplinée. Il n’y a ici aucun souci de « vouloir dire », aucune volonté de filmer utile. Ce film est le premier volet d’un triptyque consacré à la médecine psychiatrique en France – le deuxième a été tourné à Esquirol (Charenton) au sein des deux unités intra-hospitalières, le troisième regroupera des visites à domicile, effectuées chez des patients, par des soignants -. Sa récompense suprême à Berlin prouve que certains documentaires peuvent être plus cinématographiques qu'une fiction. Depuis toujours, on tourne en rond pour essayer de définir ce qui peut être considéré comme de l’art. Ce film place la réflexion, le sentiment, le son à un niveau profondément humaniste. Mais il ne prétend pas prouver que vivre ensemble est chose aisée, mais à travers cette expérience unique, il montre qu’une autre psychiatrie est possible. Un film qui fait du bien.