"F for Fake" est un documentaire essai realisé par Orson Welles, portant sur la vérité et le mensonge dans l'art. En personne, l'homme qui a toujours fait du cinéma en qualité de grand prestidigitateur nous présente l'histoire de deux faussaires, le peintre hongrois Elmyr de Hory et son biographe Clifford Irving, comme base d'une réflexion plus large sur l'authenticité de l'oeuvre d'art. Le documentaire mêle des images d'archives (interviews de Elmyr et Irving entre autre) et des séquences tournées par Orson Welles dans un récit enchevêtré et confus comme il en a l'habitude.
Oui "F for Fake" est confus, je dirais presque comme tous les films du réalisateur, et c'est ça qui le rend si bon. Welles y entremêle les séquences dans un montage aussi virtuose qu'éffréné laissant peu de temps mort au spectateur, quitte à le perdre en chemin. De plus la narration de l'histoire non linéaire, et les réflexions philosophiques de l'auteur disséminées au gré de celle-ci ne nous aident pas vraiment à nous repérer dans le récit. On se demande d'ailleurs qui est le vrai protagoniste du film ? Elmyr ? Irving ? Ou bien Orson Welles lui même, qui ne cesse de se mettre en scène vêtu d'une tenue mystérieuse et n'hésite pas à faire un détour par sa propre histoire ? Certainement un peu de tout à la fois car Welles n'a pas choisi ce sujet au hasard, lui dont le cinéma est une ode à l'illusion, lui dont le mépris pour les studios et critiques est le même que celui de Elmyr pour les "experts" en art qui décident de ce qui est bon ou mauvais, vrai ou regard de Welles sur ce grand faussaire n'est pas accusateur, mais il n'est pas non plus approbateur, il lui permet simplement de poser sa réflexion : Qu'est ce que l'Art ? Est-ce qu'un faux tableau, si il est reconnu par les plus grands experts comme un original, devient une oeuvre d'art ? L'Art Véritable a-t-il besoin d'une signature ? Ect.. Et au fond qu'est ce que le vrai cinéma ? Car Welles questionne dans ce film la nature même du documentaire : alors qu'il prétend raconter la vérité (ce qu'il annonce dès l'introduction, déguisé en magicien) son style si caractéristique crie l'inverse. Avec une certaine malice il découpe les extraits d'archives à son bon vouloir, les réorganise dans un montage complexe pour construire sa réflexion, donnant vie à un véritable tourbillon de pensées qui nous déstabilise davantage qu'il nous oriente. Par ailleurs l'humour que Orson Welles réussit à faire naître par l'art du montage démontre encore une fois de sa virtuosité et s'avère totalement improbable dans un film de ce genre. Ainsi les diverses séquences montées avec des vidéos de Elmyr et Irving ou avec des images de Picasso sont particulièrement drôles, voir absurdes et rendent le film beaucoup plus digeste pour le spectateur (c'est d'ailleurs ces traits humoristiques que j'ai préférés).
En fin de compte "F for Fake" n'est pas complètement un essai, car il nous désoriente parfois avec une structure confuse, il n'est pas non plus un véritable documentaire, car Orson Welles ne peut pas s'empêcher de faire parler les archives comme il l'entend, il est presque une comédie, par l'humour qui se dégage du montage, et presque une autobiographie, puisque son auteur adore s'y mettre en scène et faire écho à sa propre expérience d'artiste. Avec ce dernier film Orson Welles, à la fois honnête et trompeur, nous livre une réflexion sur l'art mais aussi sur la nature ambivalente de son propre cinéma : le tour de passe passe ultime d'un grand magicien.