"Morte Cucina du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d’exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d’intentions que de tranchant. La cuisine est seul langage que Sao maîtrise vraiment. Il ne passe pas par la parole, ni le regard ou même le corps, mais par les épices, les bouillons et les sauces longuement mijotées. Pen-ek Ratanaruang installe progressivement cette femme derrière ses fourneaux comme on déplace un personnage vers son exil intérieur. Elle nourrit les autres sans jamais se nourrir elle-même. Elle donne sans recevoir. Elle contrôle sans jouir. La vie des plats parle pour elle et c’est peut-être la seule chose que le film dit avec une vraie netteté."
"Car Sao porte bien plus qu’un tablier. Originaire d’une communauté musulmane du Sud thaïlandais, une réalité culturelle que le film met en lumière sans appuyer. Elle a été chassée des siens pour ne pas avoir pu honorer un mariage en préservant sa virginité. La cause : un viol commis dans son adolescence, qu’elle a tu. Une double violence, donc. Celle du corps d’abord, puis celle de la communauté qui rejette sans entendre sa souffrance. C’est à partir de cette blessure fondatrice, des années plus tard, lorsque Sao reconnaît instantanément son agresseur dans la salle du restaurant où elle sert, que le film bascule vers un territoire autrement plus stimulant. Celui d’une emprise malsaine où, plutôt que de se retourner vers la violence directe, elle choisit de cuisiner sa vengeance à feu doux, tissant autour de Korn un lien aussi trouble que prémédité."
"La mise en scène de Pen-ek, volontiers contemplative et elliptique, tourne véritablement en rond dans sa seconde partie. Le film s’embourbe dans une atmosphère tout en intériorité, cultivant le mystère et l’ambiguïté du rapport de force entre Sao et Korn jusqu’à l’épuisement. Ce qui pouvait passer pour de la retenue devient de l’inertie. Le récit de vengeance appelle une tension que la mise en scène refuse obstinément de construire, laissant l’œuvre muette là où elle devrait mordre."
"Morte Cucina est donc un film à deux vitesses, celui qu’on aurait voulu voir, et celui qu’on a vu. Il y a là une belle matière, des intuitions fortes, un sous-texte culturel rare et une actrice capable de tout porter. Mais Pen-ek, comme son héroïne, semble retenir quelque chose d’essentiel. Il mijote longuement, avec soin, des promesses qu’il ne tient pas tout à fait. On repart le ventre à moitié plein et c’est peut-être la plus douce des frustrations."
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