Il y a des films que l'on regarde avec une sorte de demi-sourire, comme on tournerait les pages jaunies d’un vieux magazine : amusé, curieux, parfois attendri, mais rarement bouleversé. Les ripoux appartient à cette catégorie. Ni raté, ni franchement mémorable, il oscille constamment entre une maîtrise indéniable et une forme de légèreté narrative qui, si elle séduit sur l’instant, laisse en bouche un goût de déjà-vu. C’est un film qui flirte avec l’excellence sans jamais oser l’embrasser.
Le film repose presque entièrement sur l’opposition entre Philippe Noiret, vieux briscard de la combine policière, et Thierry Lhermitte, jeune flic droit dans ses bottes. Et il faut reconnaître que cette mécanique fonctionne. Leurs échanges sont savoureux, bien rythmés, portés par des dialogues qui sonnent juste sans chercher l’esbroufe. Noiret promène sa désinvolture avec un naturel confondant, tandis que Lhermitte joue les naïfs avec une sincérité qui désarme.
Mais ce tandem, pour solide qu’il soit, évolue dans un cadre dramaturgique un peu trop bien rangé. On aurait aimé que le choc des tempéraments mène à des conflits plus complexes, à des dilemmes plus grinçants. Au lieu de cela, le glissement moral de Lesbuche vers les pratiques douteuses de son aîné s’opère sans grande résistance, presque comme une formalité de scénario. Le film choisit la pente douce plutôt que le relief, le confort plutôt que le risque.
Visuellement, Les ripoux a du charme : Paris y est filmé avec affection, notamment ce 18e arrondissement populaire, grouillant, vivant. On sent la chaleur des bistrots, l’odeur du PMU, les discussions à voix basse dans les couloirs du commissariat. Il y a là un vrai savoir-faire dans l’ambiance, un goût de cinéma populaire assumé, presque tendre. Claude Zidi n’est pas un styliste, mais il sait installer une atmosphère.
Cependant, à trop vouloir capter un Paris « vrai », il tombe parfois dans une forme d’imagerie figée. Le bistrot devient cliché, la prostituée devient attendrissante par principe, les magouilles deviennent des routines inoffensives. On ne sent jamais l’urgence, la tension, ou le trouble que cette corruption policière aurait pu — ou dû — provoquer. Tout est trop lisse, trop conciliant. On regarde une France d’époque comme on feuillette un album souvenir : c’est agréable, mais un peu plat.
Il serait injuste de nier l’efficacité comique du film. Certaines scènes — notamment celles de filature maladroite ou d’interrogatoires à la limite de l’absurde — sont franchement drôles. Le rythme est tenu, les seconds rôles bien campés, et la musique de Francis Lai vient ponctuer le tout d’une touche de légèreté bienvenue. Le film ne cherche pas à révolutionner la comédie policière : il en épouse les contours avec application.
Mais cette volonté de ne froisser personne, de rester dans les clous du genre, finit par étouffer toute velléité de subversion. Le film évite soigneusement de poser des questions qui dérangent, préférant transformer la corruption en folklore bon enfant. On rit, oui, mais d’un rire qui ne laisse pas de trace.
Le triomphe public de Les ripoux n’est pas un hasard. Il répond à une époque, à un besoin de comédie rassurante, de figures familières, d’un cinéma de proximité. Et dans ce rôle-là, il remplit parfaitement sa mission. C’est un film accessible, immédiat, attachant même, par moments. Mais son manque d’ambition narrative, son refus d’explorer plus loin les zones d’ombre de ses personnages, le cantonne à un entre-deux frustrant.
On n’y trouve ni l’éclat d’un grand film ni la fraîcheur d’une œuvre culte inattendue. Simplement une œuvre bien faite, parfois inspirée, souvent confortable, jamais essentielle.
Les ripoux est une sorte de valeur refuge du cinéma populaire français : plaisant, bien interprété, techniquement solide, mais trop prudent pour réellement marquer les esprits. C’est un film que l’on regarde volontiers… et que l’on oublie presque aussi volontiers. Rien de déshonorant, mais rien d’inoubliable non plus. Une réussite tranquille, qui aurait pu viser plus haut — et qui, peut-être, s’en est volontairement abstenu.