Une aussi longue absence est un film que l’on croit mince, mais qui pourtant charrient un siècle, ses absents, ses crimes, et ses oublis.
C'est un film qui parle d'un bistrot, d'une femme et d'un clochard. Un film de pluie fine, de reflets et de seuils. Le seuil d’un café que l’on pousse chaque jour. Le seuil d’un regard qui ne reconnaît pas. Le seuil d’un monde d’après où plus rien ne s’accorde. La guerre est terminée, mais tout commence ici : ce qui reste, c’est cette femme (Alida Valli) qui croit reconnaître dans un SDF amnésique l’homme qu’elle aimait, disparu pendant la déportation. Tout est là. Une croyance, une supposition, un amour. Et le film ne racontera rien d’autre.
Le cadre de Colpi est stable, les mouvements rares, le montage feutré. Rien ne vient souligner le drame. Et c’est justement cette pudeur qui devient bouleversante.
On pourrait dire que l’amnésie, ici, est le nom donné à l’état du monde. Le clochard sans mémoire n’est pas seulement un homme abîmé, il serait la métaphore d’une société qui ne sait plus comment porter ses morts. Il incarne ce reste que la France des années 60 (déjà tournée vers la modernité et ses vitrines) préfère ignorer : les disparus, les revenants, les éclopés de l’histoire. Il traverse les plans comme une béance mobile. Il ne sait plus qui il est, mais son corps, lui, sait qu’il fut.
Ce n’est pas un film qui avance, c’est un film qui résiste au mouvement. Il s’attarde, il bute, il hésite. Comme si toute affirmation risquait d’écraser la vérité fragile qu’il cherche à toucher. Et cette vérité, peut-être, est celle-ci : le passé n’est pas un lieu où l’on peut retourner, ou que l'on peut retrouver.
Le bistrot de Thérèse devient alors un théâtre. Une scène minuscule où se rejoue l’Histoire à l’échelle d'homme. Elle y attend, refusant que l’oubli gagne. Elle parle, elle insiste, elle raconte. Elle tente de ranimer une mémoire qui se dérobe. Et c’est là que le film touche à une forme de sublime inversé : il ne montre pas la réminiscence triomphante, mais son échec.
Car Une aussi longue absence n’est pas une affaire privée. C’est un film profondément collectif. Il parle de ces blessures que l’on a mal recouvertes, de ces noms qui ne figurent sur aucun monument. Il dit ce que c’est que d’être resté, de n’avoir pas péri mais de vivre avec l’absence de l’autre. C’est un film pour les vivants endeuillés.