Itsvan Szabo avec Miklos Jancso, Marta Mezsaros et Bela Tarr est incontestablement l’un des chefs de file du cinéma hongrois d’Après-Guerre. Il est en sus celui qui a reçu la reconnaissance internationale. Dès son premier long métrage réalisé en 1965 (« L’Âge des illusions ») , son cinéma rend compte des retentissements sur la société des soulèvements qui agitèrent la Hongrie dans les années 1950 pour finalement aboutir en 1956 à l’insurrection de Budapest réprimée dans le sang suite à l’entrée des chars soviétiques dans la ville. A la suite de « Bizalom » pour lequel il reçoit Ours d’Argent au festival de Berlin en 1980, Itsvan Szabo commence à faire des films en langue allemande afin d’élargir son audience et ses budgets. Il enchaîne alors trois films avec l’acteur autrichien Klaus Maria Brandauer dont « Mephisto » qui sera récompensé de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1981. Désirant, par la même, étendre son périmètre narratif, Szabo qui écrit ses scénarios, s’intéresse désormais à la grande histoire européenne du XXème siècle à travers ses deux guerres mondiales. « Colonel Redl » (1985) remonte aux sources de la Grande Guerre en scrutant les errements de l’Empire austro-hongrois qui mèneront à l’assassinat le 28 juin 1914 à Sarajevo de l’Archiduc François-Ferdinand, neveu et héritier du vieil empereur François Joseph. Evénement déclencheur d’un conflit mondial, fruit d’une folle escalade des alliances, qui n’attendait qu’une allumette pour s’embraser. Szabo place son intrigue juste en amont en exhumant le colonel Alfred Redl, jeune officier ambitieux aux origines modestes qui par ses facultés intellectuelles et un patriotisme échevelé, grimpera au sommet des services secrets de l’empire vacillant. Impliqué dès 1907 dans une affaire de trahison au profit des voisins russes qui avaient parfaitement su jouer des faiblesses de l’officier homosexuel au train de vie dispendieux, Redl finira par tomber en 1913 et sera poussé au suicide dans sa chambre d’hôtel. Szabo tord quelque peu la réalité historique pour livrer un portrait plus général de l’état de déliquescence de l’Empire et particulièrement de son armée rongée par l’immobilisme, le carriérisme, les petits arrangements mais aussi l’oisiveté des officiers. Le parti pris de Szabo est de présenter Redl comme la victime idéale d’un système politique toujours prompt à trouver un coupable désigné au moment opportun pour éviter toute remise en question. Trop zélé, parfois arrogant mais animé d’une méfiance confiant souvent à la paranoïa en raison de ses origines et d’une homosexualité qu’il redoute qu’elle soit découverte, le colonel Redl campé par un Klaus Maria Brandauer impressionnant de justesse et d’engagement, peut finalement apparaître comme ayant été de longue main le jouet d’une hiérarchie l’ayant posé sur des rails le conduisant à sa perte . Il faut savoir que Szabo lui-même avait été dans sa prime jeunesse un agent de la police secrète de la République Populaire Hongroise. Une blessure difficilement refermée expliquant peut-être la tonalité du film. Quoiqu’il en soit, cette peinture somptueuse et désenchantée d’une société décadente conduite par un régime politique vermoulu doit beaucoup à la maîtrise esthétique de son créateur qui, secondé par son fidèle et talentueux chef opérateur Lajos Koltaï, sait un peu à la manière d’un Luchino Visconti donner la magnificence et le réalisme requis à l’univers au sein duquel évoluent ses personnages. Les tons froids de la photographie rendent parfaitement la sensation d’un empire comme enserré dans les glaces polaires à force de ne pas avoir su ou voulu fédérer les nombreux états et royaumes disparates qu’il s’était agrégé sur plus d’un siècle. Un grand film donc d’un réalisateur tombé dans une relatif oubli après le peu de succès de sa carrière en langue anglaise à la fin des années 1990. A voir absolument.