C'est le premier d'une série de dix moyens-métrages ayant pour thèmes les commandements de la Bible. Une série de dix histoires inspirées de faits divers, dont les connotations symboliques ou métaphoriques, liées de façon plus ou moins évidente aux préceptes religieux, n'ont absolument rien à voir avec un prosélytisme catholique. Kieslowski, cinéaste agnostique, semble saisir ces commandements comme les fondements d'une civilisation et en faire les vecteurs d'une réflexion morale contemporaine, qui dépasse le cadre religieux pour s'inscrire dans une perspective plus large, disons humaniste. Cette réflexion morale, qui offre généralement au spectateur de multiples pistes d'interprétation, a le mérite de ne jamais partir dans des considérations philosophiques éthérées, de toujours s'enraciner dans l'humain, dans la vie. Kieslowski s'intéresse aux hommes ordinaires, aux objets du quotidien, qu'il sonde avec intensité via des gros plans, qu'il associe via un montage aussi précis que mystérieux. Tout cela est capté dans un style réaliste, parfois abrupt, très différent du travail formel plus coloré dont témoigneront des films ultérieurs comme La Double Vie de Véronique ou la trilogie des Trois Couleurs. Ici, on navigue donc entre une certaine tradition du cinéma polonais à fort ancrage sociopolitique (le cinéaste a fait ses armes dans le documentaire et la fiction "engagés"), une rigueur bressonienne et une profondeur bergmanienne.
Pour ce premier opus du Décalogue, Un seul dieu tu adoreras, Kieslowski structure son récit sur une opposition qui apparaît d'abord un peu schématique et démonstrative : d'un côté, le rationalisme et le pragmatisme du père, qui ne jure que par la logique et le calcul ; de l'autre, la foi catholique, la ferveur de la tante. Ce sont deux certitudes, deux croyances qui tiraillent un gamin déjà en proie à un début de questionnement métaphysique. Deux croyances, deux certitudes qui vont être mises à mal par un événement tragique, générant un sentiment d'injustice, un doute et une colère paradoxale, le père finissant par s'en prendre à un dieu auquel il n'est pas censé croire... Le cinéaste sonde ainsi intelligemment et douloureusement, de façon plus complexe qu'il n'y paraissait au début, les rapports ambigus entre l'humain et le divin, la raison et la foi, en termes de savoir, de pouvoir, de justice. Il montre les limites humaines et aussi (peut-être) l'impasse d'une croyance unique, quelle qu'elle soit : un rationalisme sans conscience du mystère ou du hasard ; un mysticisme sans réserve rationnelle. Le film pourrait donc s'entendre moins comme une illustration littérale du premier commandement (et du titre) que comme son antithèse.