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Mes séances de lutte
Mes séances de lutte
3,0
Publiée le 11 décembre 2016
Dans une interview, Jacques Doillon se demande pourquoi on le range parmi les cinéastes intellectuels. On a envie de lui répondre : il n'y a qu'à écouter ses comédiens parler pour comprendre que, dans "Mes séances de lutte", ce n'est pas tant le fait de parler qui est en cause que la nature de cette parole : invasive, proliférante, avec l'impression forte que les dialogues que Doillon dépose dans la bouche de ses comédiens sont tellement pensés que dans la fiction, ils semblent préexister à toute narration.

De plus, dans "Mes séances de lutte", il y a un argument psychanalytique (autour de la mort du père) qui vient justifier (et solidifier) les incessants débats entre Sara Forestier et James Thierré. Comme si le trauma dont serait victime Sara Forestier ne pouvait que retarder le vrai sujet du film, autrement dit le dialogue des corps. Dès le départ, la tendance explicative des dialogues prend le pas sur tout abandon comportemental, toute découverte de l'autre. C'est sans doute ce qui peut fatiguer très vite : cette incessante manière de différer - qui ne tient même pas du marivaudage, dans le sens qu'aucun plaisir n'est lié à un report conscient d'une quelconque jouissance.

Pourtant, dans ce déluge verbal, Doillon arrive quand même à atteindre son but, in extrémis, car dans son dernier mouvement, les personnages s’abandonnent tout simplement, laissant tomber leurs oripeaux langagiers. Les échanges corporels qui, petit à petit, grignotaient le champ invasif du langage, se transforment littéralement en ballet, sans recours pour autant à une esthétique léchée (on n'est pas dans un combat issu d'un film de sabre chinois). C'est à ce point que les deux acteurs s'y engagent totalement, avec ce que cela suppose d'aléas (on remarque même des bleus sur les corps).

C'est là qu'est vraiment l'originalité dans ce film clivé. Doillon, au fond, semble nous avouer que cet accès vers le langage du corps devait nécessairement passer par un flux verbal et que la libération du corps de ses acteurs y serait proportionnée. C'est ainsi que l'on retrouve le trouble ressenti par l'un de ses films (La pirate) où le corps prenait le plus de place . Le corps, meilleur rempart face à l'hégémonie du langage.