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Voici donc le film sensé sauver le cinéma. Le film qui doit redonner envie aux gens de se précipiter dans les salles obscures, en dépit de l’actuelle pandémie. On pourra dire ce qu’on voudra sur le film, une chose est sûre : ‘’Tenet’’, s’il n’est pas certain de redonner vie aux salles de ciné, va sans aucun doute redonner vie à d’intenses débats, tant le film semble être clivant, plus encore que les précédents œuvres de son réalisateur Christopher Nolan. Tant mieux, même si le film ne mérite pas qu’on s’y adapte si longtemps, tant Nolan n’apporte pas grand-chose au genre de l’espionnage, comme nous allons le voir.
Est-il vraiment utile de résumer rapidement le film ? Le protagoniste est un espion chargé de stopper une future Troisième Guerre mondiale. Il va notamment devoir se confronter à une dangereuse nouvelle technologie : un milliardaire russe détiendrait le pouvoir d’inverser l’entropie d’objets et d’humains, ce qui permettraient à ces derniers de revenir dans le passé… En gros, c’est à peu près ça l’histoire.
Avant même d’aborder la qualité de ses films, il faut reconnaître que Christopher Nolan a su se faire un chemin à travers la monstrueuse machine hollywoodienne actuelle et conquérir une place de choix. Il est désormais l’un des rares réalisateurs à pouvoir concilier vision d’artiste et gros budget. En d’autres termes, le sort de Christopher Nolan pourrait paraître enviable : il peut laisser libre court à son imagination sans être gêné par un manque de budget. Il pourrait paraître encore plus enviable en considérant d’une part son apparente liberté artistique (Nolan a une patte et semble pouvoir sans problème l’appliquer sans contrainte de film en film) et d’autre part ses succès ininterrompus au box-office. Bref, Nolan aujourd’hui serait capable de faire des miracles. Quel metteur en scène ne rêverait pas de pouvoir s’imposer dans le broyeur hollywoodien, en conservant sa vision et en obtenant gros budget, gros cachet et reconnaissance ? Nolan n’a pas perdu son âme, ça personne, pas même ses détracteurs ne peuvent le lui enlever. Maintenant, son statut, aussi confortable soit-il a ses limites et ‘’Tenet’’ en est le fruit. En fait, ‘’Tenet’’ résume à lui tout seul les soucis rencontrés devant ce qu’on appelle les ‘’blockbusters d’auteur’’. Cette formule, utilisée pour désigner des gros films issus de la pensée d’un auteur et sensés marcher au box-office convient parfaitement à la filmographie de Nolan. ‘’Tenet’’, aussi onéreux soit-il transpire le Nolan par tous les pores de la peau. Mais il y a un couac derrière cette notion : ce serait de croire que Nolan ait eu une liberté totale. S’il est certain qu’absolument personne n’est venu taper sur Nolan pour lui dire quoi écrire et filmer, ce dernier a compris depuis un moment qu’il devait malgré tout s’adapter un minimum à ce qu’Hollywood attend. Et ce qu’Hollywood attend est très facile à comprendre : c’est de l’action, des explosions et des bastons à gogo. Nolan l’a compris et intègre ainsi à son univers très cérébral le cahier des charges de la cité des rêves. Il fait même plus que l’intégrer puisque l’action permet de retranscrire visuellement le concept soi-disant génial de Nolan (qui rappelons-le est un metteur en scène d’idées : une idée doit permettre de faire un film…). : en l’occurrence, le retour en arrière de plusieurs objets et personnes. De ce côté, pas de problème, Nolan s’adapte parfaitement… Du moins, il peut de temps en temps y parvenir. Le cas ‘’Tenet’’ est presque caricatural tellement il coule de source. Le film présente les maux du blockbuster d’auteur. Prétendument compliqué, le film est pourtant très binaire dans son type de séquence : il alterne tantôt moments dialogués (pour nous expliquer l’intrigue et son déroulement mais aussi nous expliquer comment marche cette nouvelle technologie) tantôt moments de bravoure et d’action (pour mettre en image ladite technologie et ses conséquences sur le monde). C’est là où le bât blesse. Difficile d’entrer vraiment dans le film à cause précisément de cette répartition. Mettons qu’il faille se concentrer sur le côté véritablement intellectuel du film. Cet aspect en tant que tel n’est déjà de base pas évident à percevoir clairement car il traite de termes comme ‘’entropie’’, ‘’tourniquet temporel’’ etc. Il présente en plus moult explications et moult expositions de plans, de stratégies assez complexes à appréhender. Naturellement, ces séquences doivent être abordés avec concentration pour le spectateur s’il ne veut pas ou se perdre ou s’en foutre totalement. Or, comment pouvoir maintenir une quelconque concentration lorsqu’on croule sous l’avalanche de séquences bourrines au possible ? C’est tout le problème : ‘’Tenet’’ intellectuellement, c’est un peu comme assister à un cours de physique quantique, juste à côté d’un énorme chantier. On devine qu’il y a beaucoup de savoir, mais le fracas du chantier nous empêche de nous focaliser entièrement sur le savoir en question (et comme on le verra plus tard, le chantier est ici harassant au possible). Alors mettons. Mettons que finalement, ce soit le blockbuster d’action qui soit le principal intérêt de ce ‘’Tenet’’. Mettons qu’on vienne voir le film non pas pour ses dialogues ou ses idées, mais pour ses scènes spectaculaires. Mais de nouveau, des problèmes se posent. Difficile de déguster l’action si l’on ne comprend pas vraiment comment le concept de Nolan fonctionne. Surtout que ces séquences d’action « se méritent » (si l’on peut dire) dans la mesure où elles sont très souvent précédées mécaniquement par de longues explications fastidieuses (comme le climax qui est précédé par une inintéressante conversation militaire pour en expliquer le but). Même là, il est difficile d’apprécier à sa (juste ?) valeur l’action.
Toujours liée à cette notion de blockbuster d’auteur se pose la question du réalisme. Christopher Nolan a toujours été un réalisateur (et scénariste) réaliste puisqu’il cherche systématiquement à crédibiliser ses histoires, ses concepts et ses scènes d’action. Mais cette recherche du vraisemblable parfois s’écroule complètement et ‘’Tenet’’ en est un parfait exemple. Cette approche brute présente de grosses difficultés. Premièrement, (et c’est le plus évident), Nolan cherche à tout prix à rendre croyable l’incroyable, et le hors norme. Dans ce film, il s’agit bien entendu de prendre au sérieux cette idée de « voyage dans le temps » (qui porte un autre nom dans le film, sans doute pour faire plus intello). Et pour cela, Nolan tend à n’écrire que des dialogues explicatifs, pour bien que le spectateur croit ce qu’il voit. Seulement, le réalisateur multiplie tellement les explications qu’il en oublie de filmer (et d’écrire) l’Humain, les émotions et les sentiments. ‘’Tenet’’ est au fond un film assez plat, à cause des personnages qui sont au choix grossièrement esquissés ou pas esquissés du tout. On ne déroge jamais de ce premier degré qui est très cérébral mais qui ne semble jamais avoir de cœur. Réflexion sur la vacuité de l’existence de ses héros, à l’instar d’un Jean-Pierre Melville ou d’un Michael Mann ? Pas du tout, le cinéma de Nolan ne présente aucun thématique lié au vide métaphysique de ses personnages et aborde au contraire des enjeux considérables (on parle quand même d’empêcher une Troisième Guerre mondiale : et pourtant, aucune émotion, le monde pourrait exploser qu’on s’en foutrait). L’absence quasi-totale (le seul potentiel attachement émotionnel qui est spoiler: le sort du gamin
est relégué au second plan) de drame humain peut empêcher d’entrer dans le film et de se sentir concerner par les enjeux : ‘’Tenet’’ est le film le plus glacé (et non glaçant) de Nolan qui a toujours du mal à donner de l’humanité à ses personnages, réduits à de simples robots avançant mécaniquement vers leur inévitable destinée (on dit que son frère Jonathan Nolan serait un meilleur scénariste que lui). Même esthétiquement, on ne peut pas dire que ces séquences soient de grands moments de cinéma. Tantôt filmées dans de bêtes champs-contrechamps, tantôt filmées dans carrément trois endroits différents, les conversations chez Nolan ne sont pas représentatives du grand metteur en scène qu’il peut être de temps à l’autre. Deuxièmement (et après nous avoir transmis le mode d’emploi), Nolan cherche le plus possible à rendre crédible les scènes d’action. Forcément, cette recherche du sérieux et de la gravité a un impact sur les nombreux morceaux de bravoure qui émaillent le film. Et malheureusement, ce n’est pas avec ‘’Tenet’’ que Nolan prouvera qu’il est un génie de l’action (à ce titre, la trilogie ‘’Dark Knight’’ et ‘’Inception’’ étaient bien plus convaincants). On le sait, Christopher Nolan est un puriste. Préférant la pellicule au numérique, le metteur en scène aime aussi privilégier les effets spéciaux « en durs » que les effets spéciaux numériques. Hélas, la froideur rigide du film ne participe pas au caractère spectaculaire du film. Oui, c’est certain, le film ne dégouline pas de CGI. Mais le film n’offre rien d’extraordinaire. Les séquences d’inversions n’ont rien de fascinantes (pour citer un critique du web français Karim Debbache : « yo les mecs c’est Georges Méliès dans la place. Je voulais juste vous dire que ce genre de truc où on joue le plan à l’envers pour donner l’impression d’un mouvement de fou, c’était déjà un peu tout pourri à mon époque. »). Cependant, il y a pire. Que l’action n’imprègne pas la rétine, c’est une chose (on a tellement vu de crash d’avions ! Ce n’est pas celui de ‘’Tenet’’ qui va marquer les cinéphiles). En revanche, que l’action soit désagréable à suivre, c’en est une autre. La projection du film est une épreuve, tellement elle se révèle être douloureuse. On a déjà vu que Nolan pouvait sur-découper ces scènes de dialogues, mais le pire réside dans l’action. Christopher Nolan a beau filmer du réel, du concret, du vrai, l’action est vomitive tellement les plans se succèdent à vitesse grand V. De quoi filer des maux de têtes. Maux de têtes qui virent à la migraine à cause des éléments sonores. Un combo est susceptible d’achever le spectateur trop sensible : le sound design (qui est une véritable purge, comme souvent chez Nolan, de quoi rendre sourd) et surtout la musique. Signé Ludwig Göransson, la musique ne fait que taper sur les nerfs et fait du sous Hans Zimmer. La bande-originale de ‘’Tenet’’ est ce qui se trouve de pire : quand un compositeur A est pris sur d’autres tournages (comme l’était Hans Zimmer), on engage alors un compositeur B moins fameux pour qu’il pompe intégralement le travail du compositeur A qui était le premier choix. Pour faire simple, Göransson fait du Hans Zimmer à la manière d’un Bruno Nicolai qui faisait du Ennio Morricone. Ça a le goût, l’odeur mais la texture en bouche (dans ce cas à l’oreille) est peu agréable et fade. Enfin, troisièmement, ce réalisme a tendance quelquefois à s’effondrer dans le cinéma de Nolan, dès qu’une petite touche (involontaire) de kitsch s’introduit dans ses films. Le meilleur exemple de ce gros problème est bien évidemment le dernier acte de ‘’The Dark Knight Rises’’, qui atteignait des sommets de kitsch et de ridicule. A la limite dans un film qui ne se prendrait pas au sérieux, cette longue fin aurait pu passer, pas dans un film se voulant plus sérieux, mature et réaliste. Idem avec ‘’Tenet’’. De toute façon, Nolan se contredit quand il évoque le projet de base. « Ce que je cherchais, ce n’était pas de faire un [James] Bond en tant que tel. Je voulais plutôt retrouver mes sentiments d’enfant face à ces films » explique-t-il. On peut supposer, compte tenu de l’âge du réalisateur que les James Bond qu’il adorait étaient ceux de Roger Moore, c’est-à-dire les plus kitsch et drôles. Comment donc Nolan pouvait-il espérer tenir son pari ? Et la réponse est : il ne le tient pas. Nolan était trop sérieux pour renouer avec les films légers période Roger Moore. ‘’Tenet’’ est un film surgelé, sans la moindre petite trace d’humour. Et pourtant la noirceur est ridiculisée par de grossiers clichés qui n’ont rien à faire dans le cinéma d’un soi-disant génie, encore moins dans un film ultra-sérieux. On a le héros intuable, physiquement et intellectuellement supérieur (mais qui n’a pas la gouaille d’un James Bond). On a la femme battue qui se révolte contre son méchant mari et qui (Nolan a toujours été très faible pour écrire ses personnages féminins) n’est définie que par son statut de mère. On a la femme d’affaire ultra-manipulable… Ces clichés d’un autre temps auraient pu être atténués par le jeu des acteurs… Jusqu’à ce que le film soit définitivement enterré par l’apparition d’un calamiteux Kenneth Brannagh. Comment en 2020 peut-on pondre un tel personnage ? En plus d’être écrit avec de gros sabots, cet antagoniste est interprété par un Brannagh qui surjoue la menace et caricature à outrance le milliardaire russe en adoptant un accent risible. Un personnage qui se voudrait inquiétant, mais qui désamorce toute tension et tout le sérieux tellement son écriture date d’un autre temps.
‘’Tenet’’ est finalement un film sans cœur et qui semble en plus se contredire. Christopher Nolan atteint la limite de son cinéma ici, ce qui rend intrigant son futur : après ‘’Tenet’’ (paroxysme de l’action et de la complexité), où ira donc ce metteur en scène ? Seul l’avenir (espérons-le plus serein qu’en 2020) nous le dira…
Est-il vraiment utile de résumer rapidement le film ? Le protagoniste est un espion chargé de stopper une future Troisième Guerre mondiale. Il va notamment devoir se confronter à une dangereuse nouvelle technologie : un milliardaire russe détiendrait le pouvoir d’inverser l’entropie d’objets et d’humains, ce qui permettraient à ces derniers de revenir dans le passé… En gros, c’est à peu près ça l’histoire.
Avant même d’aborder la qualité de ses films, il faut reconnaître que Christopher Nolan a su se faire un chemin à travers la monstrueuse machine hollywoodienne actuelle et conquérir une place de choix. Il est désormais l’un des rares réalisateurs à pouvoir concilier vision d’artiste et gros budget. En d’autres termes, le sort de Christopher Nolan pourrait paraître enviable : il peut laisser libre court à son imagination sans être gêné par un manque de budget. Il pourrait paraître encore plus enviable en considérant d’une part son apparente liberté artistique (Nolan a une patte et semble pouvoir sans problème l’appliquer sans contrainte de film en film) et d’autre part ses succès ininterrompus au box-office. Bref, Nolan aujourd’hui serait capable de faire des miracles. Quel metteur en scène ne rêverait pas de pouvoir s’imposer dans le broyeur hollywoodien, en conservant sa vision et en obtenant gros budget, gros cachet et reconnaissance ? Nolan n’a pas perdu son âme, ça personne, pas même ses détracteurs ne peuvent le lui enlever. Maintenant, son statut, aussi confortable soit-il a ses limites et ‘’Tenet’’ en est le fruit. En fait, ‘’Tenet’’ résume à lui tout seul les soucis rencontrés devant ce qu’on appelle les ‘’blockbusters d’auteur’’. Cette formule, utilisée pour désigner des gros films issus de la pensée d’un auteur et sensés marcher au box-office convient parfaitement à la filmographie de Nolan. ‘’Tenet’’, aussi onéreux soit-il transpire le Nolan par tous les pores de la peau. Mais il y a un couac derrière cette notion : ce serait de croire que Nolan ait eu une liberté totale. S’il est certain qu’absolument personne n’est venu taper sur Nolan pour lui dire quoi écrire et filmer, ce dernier a compris depuis un moment qu’il devait malgré tout s’adapter un minimum à ce qu’Hollywood attend. Et ce qu’Hollywood attend est très facile à comprendre : c’est de l’action, des explosions et des bastons à gogo. Nolan l’a compris et intègre ainsi à son univers très cérébral le cahier des charges de la cité des rêves. Il fait même plus que l’intégrer puisque l’action permet de retranscrire visuellement le concept soi-disant génial de Nolan (qui rappelons-le est un metteur en scène d’idées : une idée doit permettre de faire un film…). : en l’occurrence, le retour en arrière de plusieurs objets et personnes. De ce côté, pas de problème, Nolan s’adapte parfaitement… Du moins, il peut de temps en temps y parvenir. Le cas ‘’Tenet’’ est presque caricatural tellement il coule de source. Le film présente les maux du blockbuster d’auteur. Prétendument compliqué, le film est pourtant très binaire dans son type de séquence : il alterne tantôt moments dialogués (pour nous expliquer l’intrigue et son déroulement mais aussi nous expliquer comment marche cette nouvelle technologie) tantôt moments de bravoure et d’action (pour mettre en image ladite technologie et ses conséquences sur le monde). C’est là où le bât blesse. Difficile d’entrer vraiment dans le film à cause précisément de cette répartition. Mettons qu’il faille se concentrer sur le côté véritablement intellectuel du film. Cet aspect en tant que tel n’est déjà de base pas évident à percevoir clairement car il traite de termes comme ‘’entropie’’, ‘’tourniquet temporel’’ etc. Il présente en plus moult explications et moult expositions de plans, de stratégies assez complexes à appréhender. Naturellement, ces séquences doivent être abordés avec concentration pour le spectateur s’il ne veut pas ou se perdre ou s’en foutre totalement. Or, comment pouvoir maintenir une quelconque concentration lorsqu’on croule sous l’avalanche de séquences bourrines au possible ? C’est tout le problème : ‘’Tenet’’ intellectuellement, c’est un peu comme assister à un cours de physique quantique, juste à côté d’un énorme chantier. On devine qu’il y a beaucoup de savoir, mais le fracas du chantier nous empêche de nous focaliser entièrement sur le savoir en question (et comme on le verra plus tard, le chantier est ici harassant au possible). Alors mettons. Mettons que finalement, ce soit le blockbuster d’action qui soit le principal intérêt de ce ‘’Tenet’’. Mettons qu’on vienne voir le film non pas pour ses dialogues ou ses idées, mais pour ses scènes spectaculaires. Mais de nouveau, des problèmes se posent. Difficile de déguster l’action si l’on ne comprend pas vraiment comment le concept de Nolan fonctionne. Surtout que ces séquences d’action « se méritent » (si l’on peut dire) dans la mesure où elles sont très souvent précédées mécaniquement par de longues explications fastidieuses (comme le climax qui est précédé par une inintéressante conversation militaire pour en expliquer le but). Même là, il est difficile d’apprécier à sa (juste ?) valeur l’action.
Toujours liée à cette notion de blockbuster d’auteur se pose la question du réalisme. Christopher Nolan a toujours été un réalisateur (et scénariste) réaliste puisqu’il cherche systématiquement à crédibiliser ses histoires, ses concepts et ses scènes d’action. Mais cette recherche du vraisemblable parfois s’écroule complètement et ‘’Tenet’’ en est un parfait exemple. Cette approche brute présente de grosses difficultés. Premièrement, (et c’est le plus évident), Nolan cherche à tout prix à rendre croyable l’incroyable, et le hors norme. Dans ce film, il s’agit bien entendu de prendre au sérieux cette idée de « voyage dans le temps » (qui porte un autre nom dans le film, sans doute pour faire plus intello). Et pour cela, Nolan tend à n’écrire que des dialogues explicatifs, pour bien que le spectateur croit ce qu’il voit. Seulement, le réalisateur multiplie tellement les explications qu’il en oublie de filmer (et d’écrire) l’Humain, les émotions et les sentiments. ‘’Tenet’’ est au fond un film assez plat, à cause des personnages qui sont au choix grossièrement esquissés ou pas esquissés du tout. On ne déroge jamais de ce premier degré qui est très cérébral mais qui ne semble jamais avoir de cœur. Réflexion sur la vacuité de l’existence de ses héros, à l’instar d’un Jean-Pierre Melville ou d’un Michael Mann ? Pas du tout, le cinéma de Nolan ne présente aucun thématique lié au vide métaphysique de ses personnages et aborde au contraire des enjeux considérables (on parle quand même d’empêcher une Troisième Guerre mondiale : et pourtant, aucune émotion, le monde pourrait exploser qu’on s’en foutrait). L’absence quasi-totale (le seul potentiel attachement émotionnel qui est spoiler: le sort du gamin
est relégué au second plan) de drame humain peut empêcher d’entrer dans le film et de se sentir concerner par les enjeux : ‘’Tenet’’ est le film le plus glacé (et non glaçant) de Nolan qui a toujours du mal à donner de l’humanité à ses personnages, réduits à de simples robots avançant mécaniquement vers leur inévitable destinée (on dit que son frère Jonathan Nolan serait un meilleur scénariste que lui). Même esthétiquement, on ne peut pas dire que ces séquences soient de grands moments de cinéma. Tantôt filmées dans de bêtes champs-contrechamps, tantôt filmées dans carrément trois endroits différents, les conversations chez Nolan ne sont pas représentatives du grand metteur en scène qu’il peut être de temps à l’autre. Deuxièmement (et après nous avoir transmis le mode d’emploi), Nolan cherche le plus possible à rendre crédible les scènes d’action. Forcément, cette recherche du sérieux et de la gravité a un impact sur les nombreux morceaux de bravoure qui émaillent le film. Et malheureusement, ce n’est pas avec ‘’Tenet’’ que Nolan prouvera qu’il est un génie de l’action (à ce titre, la trilogie ‘’Dark Knight’’ et ‘’Inception’’ étaient bien plus convaincants). On le sait, Christopher Nolan est un puriste. Préférant la pellicule au numérique, le metteur en scène aime aussi privilégier les effets spéciaux « en durs » que les effets spéciaux numériques. Hélas, la froideur rigide du film ne participe pas au caractère spectaculaire du film. Oui, c’est certain, le film ne dégouline pas de CGI. Mais le film n’offre rien d’extraordinaire. Les séquences d’inversions n’ont rien de fascinantes (pour citer un critique du web français Karim Debbache : « yo les mecs c’est Georges Méliès dans la place. Je voulais juste vous dire que ce genre de truc où on joue le plan à l’envers pour donner l’impression d’un mouvement de fou, c’était déjà un peu tout pourri à mon époque. »). Cependant, il y a pire. Que l’action n’imprègne pas la rétine, c’est une chose (on a tellement vu de crash d’avions ! Ce n’est pas celui de ‘’Tenet’’ qui va marquer les cinéphiles). En revanche, que l’action soit désagréable à suivre, c’en est une autre. La projection du film est une épreuve, tellement elle se révèle être douloureuse. On a déjà vu que Nolan pouvait sur-découper ces scènes de dialogues, mais le pire réside dans l’action. Christopher Nolan a beau filmer du réel, du concret, du vrai, l’action est vomitive tellement les plans se succèdent à vitesse grand V. De quoi filer des maux de têtes. Maux de têtes qui virent à la migraine à cause des éléments sonores. Un combo est susceptible d’achever le spectateur trop sensible : le sound design (qui est une véritable purge, comme souvent chez Nolan, de quoi rendre sourd) et surtout la musique. Signé Ludwig Göransson, la musique ne fait que taper sur les nerfs et fait du sous Hans Zimmer. La bande-originale de ‘’Tenet’’ est ce qui se trouve de pire : quand un compositeur A est pris sur d’autres tournages (comme l’était Hans Zimmer), on engage alors un compositeur B moins fameux pour qu’il pompe intégralement le travail du compositeur A qui était le premier choix. Pour faire simple, Göransson fait du Hans Zimmer à la manière d’un Bruno Nicolai qui faisait du Ennio Morricone. Ça a le goût, l’odeur mais la texture en bouche (dans ce cas à l’oreille) est peu agréable et fade. Enfin, troisièmement, ce réalisme a tendance quelquefois à s’effondrer dans le cinéma de Nolan, dès qu’une petite touche (involontaire) de kitsch s’introduit dans ses films. Le meilleur exemple de ce gros problème est bien évidemment le dernier acte de ‘’The Dark Knight Rises’’, qui atteignait des sommets de kitsch et de ridicule. A la limite dans un film qui ne se prendrait pas au sérieux, cette longue fin aurait pu passer, pas dans un film se voulant plus sérieux, mature et réaliste. Idem avec ‘’Tenet’’. De toute façon, Nolan se contredit quand il évoque le projet de base. « Ce que je cherchais, ce n’était pas de faire un [James] Bond en tant que tel. Je voulais plutôt retrouver mes sentiments d’enfant face à ces films » explique-t-il. On peut supposer, compte tenu de l’âge du réalisateur que les James Bond qu’il adorait étaient ceux de Roger Moore, c’est-à-dire les plus kitsch et drôles. Comment donc Nolan pouvait-il espérer tenir son pari ? Et la réponse est : il ne le tient pas. Nolan était trop sérieux pour renouer avec les films légers période Roger Moore. ‘’Tenet’’ est un film surgelé, sans la moindre petite trace d’humour. Et pourtant la noirceur est ridiculisée par de grossiers clichés qui n’ont rien à faire dans le cinéma d’un soi-disant génie, encore moins dans un film ultra-sérieux. On a le héros intuable, physiquement et intellectuellement supérieur (mais qui n’a pas la gouaille d’un James Bond). On a la femme battue qui se révolte contre son méchant mari et qui (Nolan a toujours été très faible pour écrire ses personnages féminins) n’est définie que par son statut de mère. On a la femme d’affaire ultra-manipulable… Ces clichés d’un autre temps auraient pu être atténués par le jeu des acteurs… Jusqu’à ce que le film soit définitivement enterré par l’apparition d’un calamiteux Kenneth Brannagh. Comment en 2020 peut-on pondre un tel personnage ? En plus d’être écrit avec de gros sabots, cet antagoniste est interprété par un Brannagh qui surjoue la menace et caricature à outrance le milliardaire russe en adoptant un accent risible. Un personnage qui se voudrait inquiétant, mais qui désamorce toute tension et tout le sérieux tellement son écriture date d’un autre temps.
‘’Tenet’’ est finalement un film sans cœur et qui semble en plus se contredire. Christopher Nolan atteint la limite de son cinéma ici, ce qui rend intrigant son futur : après ‘’Tenet’’ (paroxysme de l’action et de la complexité), où ira donc ce metteur en scène ? Seul l’avenir (espérons-le plus serein qu’en 2020) nous le dira…