On commence par la forme. Très esthétique, on sent que la réalisatrice s’est employée à rendre cette série visuellement belle et poétique. Malheureusement certaines séquences sont beaucoup trop longues, sans que cela apporte quoi que ce soit au récit, selon moi. Puisqu’il s’agit de l’adaptation d’un roman (que je n’ai pas lu), le choix de déterminer l’action en 2014 n’appartenait pas à Lulu Wang. Cependant, on sait que l’intrigue se développe dans ce climat de révoltes importantes lors du mouvement des parapluies, à Hong Kong. Cela permet des scènes incroyables de lutte sous des trombes d’eau, d’innombrables parapluies colorés se dressant comme des fleurs et boucliers en plein chaos. Après recherche, il semblerait néanmoins que la vraie raison de ces parapluies au cours de cette célèbre manifestation ne soit pas la mousson, mais plutôt un moyen de se protéger des bombes lacrymogènes. Un choix artistique donc.
Du côté du fond, il y a beaucoup à dire. Il s’agit d’un ensemble show présentant de prime abord la vie d’expatriés américains en Chine (Et je mets volontairement ce mot au masculin pluriel et non féminin pluriel uniquement, car il me semble que la traduction du titre est erronée. L’original EXPATS traduit par EXPATRIÉES comme si le récit ne s’axait que sur les histoires de Margaret, Hilary et Mercy.). On pense donc que c’est de cela dont il va être question. Leur difficulté à se sentir vraiment chez eux, le gap culturel, le mal du pays, la barrière de la langue, etc. En réalité, de ce côté-là, tout semble bien se présenter pour eux. Étonnement tout le monde parle anglais. Aucun effort à faire à ce niveau.
Ils vivent à l’américaine dans leur chic appartement, semblent apprécier la nourriture et évoluent paisiblement dans ce pays dans lequel tous semblent donc heureux. À y regarder de plus près, ces « Américains » étaient pour la plupart déjà des étrangers dans leur pays de naissance. Clarke est visiblement japonais, Hilary indienne, David anglais et Margaret australienne. Ainsi, être issu de l’immigration prépare sûrement à une plus souple expatriation puisque ces individus se sentaient probablement déjà étrangers dans le pays qui les a vu naître ou les a accueilli. Mercy est americano-coréenne, mais ne parle pas coréen. Les bonnes viennent quant à elles des Philippines.
On se penche donc sur ce melting-pot complexe où les mots « amis » et « employés » se confondent, les rôles de mère et femme luttent, où toutes les limites semblent floues. Que sont-ils chacun les uns pour les autres, où se trouve leur vraie place ? Ces amis qui prennent leur distance, ces couples qui se déchirent, ces familles qui ne se voient jamais mais passent plus de temps dans celle de leur employeur, ces non-dits qui forgent des caractères et des destins. Ambition, rébellion, régression, abandon, solitude…
Soudain, un événement tragique vient ajouter du relief et une autre thématique à celle qui nous est d’abord servie.
Alors que Mercy accompagnait Margaret et ses enfants au marché de nuit, elle perd de vue Gus, le plus jeune des enfants, sur un moment d’inattention. Dès lors, tout bascule. Mercy est en proie à une immense culpabilité, les suspicions poussent Margaret et autres à la paranoïa et à la prise de distance. Tous souffrent. En résulte des unions qui se font et se défont. David s’éloigne par exemple d’Hilary lorsque celle-ci doute de lui pendant un instant pour mieux se rapprocher de Mercy, avec laquelle il partage la culpabilité d’avoir ruiné la vie de quelqu’un. Ce qui s’apparente à un rapprochement de gens tristes qui se reconnaissent, va emprunter un détour encore plus dramatique lorsque celle-ci tombe enceinte par accident. Imaginez un peu, ils essayaient d’avoir un enfant avec Hilary, sans succès. Soudain, celle qui est responsable de la disparition d’un enfant va devenir mère…
En toile de fond, la vie de Hongkongais, s’opposant au régime, menant une lutte féroce en pleine mousson. Parallèle entre cette mère agée dont le fils à la chance d’étudier pour un meilleur avenir, se tuant à la tâche en tant qu’agent d’entretien, lorsque ce dernier préfère se battre pour une cause, au peril de sa vie. C’est alors qu’elle part à sa recherche, morte d’inquiétude, lorsqu’en rentrant elle découvre qu’il n’est pas là et craint le pire. Parallèle encore plus clair lorsque l’on comprend que le magasin dans lequel elle travaille se situe juste en face de la garçonnière de Margaret. Ce fameux refuge qu’elle a loué en cachette, afin de venir se recueillir dans cet étrange cube blanc et vide.
Deux femmes que tout oppose se font alors face sans le savoir et partagent momentanément la souffrance universelle de perdre son enfant. Par ailleurs, je trouve l’attitude des parents face à la disparition de leur enfant, plutôt molle. Ok, ils souffrent, ok la vie continue, mais Margaret oscille entre vie normale et monomanie,
lorsqu’elle fouille notamment l’appartement du voisin.
À sa place, je passerais toutes mes nuits au marché, tentant d’observer des comportements étranges. Si le fils a été enlevé, il n’est pas impossible – voire même fortement probable – que les ravisseurs opèrent depuis ce parfait terrain.
Au lieu de cela, elle passe ses journées dans son cube carrelé à prendre des bains dans cette baignoire mauve en plastique.
Nicole Kidman interprète toujours ce même style de femme aisée mais torturée, trop émotive, à la limite de la folie (Les Autres, Big Little Lies, Birth, The Undoing, etc.). Elle est très agaçante dans cette série, mais bon, c’est un ressenti personnel.
EXPATRIÉES dépeint un ensemble de personnages et sujets imbriqués les uns dans les autres. Car rien n’est jamais manichéen, ou bien ou mal, ou vrai ou faux, et les gens ainsi que leurs situations, relations, ne se résument pas en un mot. Il ne s’agit pas d’une série sur la vie d’expatriés, c’est un leurre. La trame de fond, c’est la quête identitaire de chacun, perturbée par les obstacles de la vie, qui nous empêchent de nous concentrer sur son sens. Que sommes-nous et que voulons-nous ? Du plus démuni au plus prospère, du local à l’étranger, du jeune au vieux, de l’ambitieux au rêveur, de victime à coupable, de célibataire à marié, parent ou non. Besoin d’être seul, d’être entouré, d’appartenir, de s’unir, d’être loin, de revenir aux sources, de se trahir soi-même ou de se découvrir. Se saboter, recommencer, se perdre…
Hongkong est la ville parfaite pour illustrer ce sentiment de complexité et de chevauchement de drames. Ces fourmis qui se croisent sans se voir, perdues dans l’immensité vertigineuse de ces immeubles ; vies anonymes empilées les unes sur les autres, partageant davantage qu’elles ne le pensent. Étrangers aux autres aussi bien qu’à eux-mêmes. Les fondations sont les tragédies et luttes quotidiennes, ciment de cet ensemble fragile, prêt à s’effondrer à la moindre mousson
. C’est à nouveau représenté lorsque le plafond cède au domicile d’Olivia Chu, femme forte et brillante en apparence, qui souffre de solitude en réalité au sein de son couple, avec un mari volage. Le soir de la coupure de courant, elle envisage même de tout quitter, mais change d’avis, tente de réparer la fuite. Magnifique image. C’est un peu ce que font toutes les femmes dans cette série. Elles ferment les yeux sur les infidélités de leur mari et tentent de maintenir un foyer. Par amour, par peur d’être seule, par confort et fatalisme. Hilary en revanche franchit le pas et demande le divorce lorsqu’elle se rend compte que c’est terminé.
À la fin de l’épisode final, alors qu’elle a fait la paix avec David et est au courant de sa paternité, on la voit transporter seule un tapis, forte, différente, conquérante. Image d’un renouveau. On ignore néanmoins ce que Mercy va faire. Va-t-elle suivre sa mère à New-York, à sa demande ? Va-t-elle finalement accepter l’aide financière de David et rester à Hong Kong afin de l’élever ensemble, lui qui désirait tant être père ? Quid de Margaret, qui décide à la dernière seconde, qu’elle n’est pas prête à retourner aux Etats-Unis tant qu’on n’aura pas retrouvé Gus et plante sa famille aux portes d’embarquement. On la voit arpentant seule les rues avec son sac à dos, d’un pas décidé. Qu’espère-t-elle accomplir à part abandonner ses deux enfants encore en vie et mettre un terme à un mariage déjà ébranlé par ce drame.
Car il est aussi question de culpabilité au sein de cette famille…
Certes, Mercy a lâché la main de l’enfant le temps d’un instant, certes, elle l’a perdu. Mais comment Margaret a-t-elle pu le confier ainsi à une jeune femme rencontrée une fois seulement auparavant ? Si Essie avait été là, Gus n’aurait jamais été enlevé. Le père aurait également dû être présent ce soir-là, comme c’était prévu. Tant d’éléments à charge que chacun se rejette comme une pomme de terre chaude. Personne n’a envie d’endosser le rôle du coupable ici. Le couple en discute le jour où ils sont appelés à identifier le corps d’un enfant. Lorsque le médecin légiste découvre le drap, le téléspectateur ne voit pas et se base seulement sur les réactions des parents. Le père s’effondre en larmes et se laisse tomber au sol s’agrippant au corps de sa femme qui quant à elle, observe de marbre et annonce que ce n’est pas lui. À ce moment, on ignore si elle est dans le déni ou bien si ce n’est réellement pas Gus. Plus tard, on en vient même à se demander si Essie n’est pas celle qui a participé à la disparition puisque les enquêteurs semblent insister sur le fait qu’il doit s’agir d’un proche.
On partage également les questions de Margaret quant à savoir quand le voisin a-t-il pu prendre cette photo de l’enfant avec le chien et l’on s’étonne que personne ne semble partager son inquiétude. Ce fameux voisin qui décède et dont on ne voit d’ailleurs jamais le visage. Beaucoup de détails restent ainsi non expliqués. Quel est ce fameux arrangement entre Olivia et son mari ? Quelle est cette marque physique de Gus sur la photo qui obsède Margaret ? Pourquoi Essie accepte de suivre la famille aux États-Unis au lieu de retourner auprès des siens ? Que contenait ce fameux SMS que David envoie à Mercy le soir de la piscine ? Pourquoi Margaret cesse-t’elle soudainement de danser au restaurant avec Hilary ? Pourquoi personne ne demande à Margaret où elle passe ses journées ? Pourquoi Philip dessine-t-il son frère avec Jésus si son père ne l’a jamais emmené à l’église? Pourquoi Maragaret récure-t-elle son petit appartement secret comme une maniaque et prend constamment des bains inconfortables dans ce cube sordide ? Pourquoi Hilary dit à son père être enceinte ? Etc. Ce qui est certain, c’est que le dernier épisode nous laisse frustrés de n’avoir jamais la réponse à la question d’où est l’enfant, que lui est-il finalement arrivé ? La série mériterait une saison 2 rien que pour pouvoir nous apporter des réponses. On a envie de savoir ce que tous vont devenir. Que ceux qui ont lu le livre n’hésitent pas à me faire savoir en commentaires si le roman donne plus de détails. Cela ne paraît pas impossible que la série soit alors renouvelée.
On ressort de cette série avec plus de questions que de réponses sans vraiment percevoir le réel message.
Ajoutons à cela la scène confusante du dialogue à trois. Margaret, s’adressant à Mercy puis Hilary ; Hilary à Mercy et Margaret… On pense obtenir des réponses ici. Chacune se pardonne et avance. Pourtant, la suite des événements semble indiquer autre chose. Cette scène jurait d’ailleurs avec le reste, n’avait pas sa place. Il y aurait encore beaucoup à dire, comme parler de la relation entre Puri et Hilary, amies un soir et de retour à un rapport employée/boss le lendemain. Ou encore, l’amourette entretenue entre Charly et Mercy. Ou bien, les relations familiales extrêmement tendues entre Hilary et ses parents, ainsi que cette fameuse famille secondaire, etc.
Mais je vais m’arrêter-là pour le moment sinon je ne vais jamais en finir tant cette série et riche en thématiques.