Une Ellie qui ne chute jamais vraiment
Le problème majeur de la saison 2 de The Last of Us n’est pas qu’elle soit sombre, lente ou exigeante.
Le problème, c’est qu’elle refuse d’aller au bout de son propre propos, en particulier à travers le personnage d’Ellie.
Dans le jeu, Ellie est en chute libre. Dès le début de sa quête, elle est enfermée dans une souffrance continue, une obsession qui ne la quitte jamais. Elle dort mal, agit mal, parle mal. Même ses moments de tendresse sont parasités par la rage. L’amour n’est plus un refuge, seulement un sursis. La vengeance est son moteur, et tout le reste est secondaire.
Dans la série, cette descente aux enfers n’existe pas vraiment.
Ellie y est étonnamment fonctionnelle. Elle plaisante souvent, elle rit, elle s’amuse parfois. Elle poursuit une amourette avec une forme de légèreté qui tranche radicalement avec la gravité de ce qu’elle est censée traverser. Là où le jeu montrait une jeune femme consumée, la série présente une héroïne encore en train de vivre, de se chercher, presque de grandir.
Cette dissonance est centrale.
Ellie n’est pas montrée comme quelqu’un qui se radicalise. Elle reste sympathique, excusable, compréhensible. Ses actes sont atténués, ses erreurs nombreuses, et sa violence paraît souvent maladroite, presque accidentelle. Là où le jeu faisait d’elle une figure de plus en plus dangereuse, méthodique et dérangeante, la série la rend incompétente, dépendante de la chance, incapable d’incarner pleinement sa propre colère.
Or, la rage d’Ellie ne se manifeste pas seulement par ce qu’elle ressent, mais par ce qu’elle devient.
Dans le jeu, sa compétence est une extension de sa haine. Elle est efficace parce qu’elle est obsédée. Terrifiante parce qu’elle n’hésite plus. Chaque victoire laisse un goût plus amer que la précédente. Le joueur finit par ne plus vouloir continuer — et c’est précisément le but.
La série, elle, semble avoir peur de ce point de non-retour.
En préservant l’attachement du spectateur, elle neutralise la violence morale du récit. Ellie n’est jamais vraiment antipathique, jamais vraiment inquiétante. La relation avec Dina, qui devait être un contraste tragique, devient une échappatoire émotionnelle, une bulle de normalité qui adoucit le propos au lieu de le renforcer.
Le résultat est paradoxal :
la série raconte la vengeance, mais refuse d’en montrer la corrosion.
Elle parle de douleur, mais évite l’épuisement.
Elle évoque la perte, sans jamais laisser Ellie s’y noyer.
Là où le jeu voulait mettre le joueur mal à l’aise, la série préfère le rassurer.
Là où le jeu forçait à incarner une spirale destructrice, la série se contente de l’observer à distance.
Ce n’est pas une question de fidélité scène par scène.
C’est une trahison thématique.
Ellie, dans le jeu, est en train de se détruire.
Ellie, dans la série, est encore en train de vivre.
Et pour cette histoire-là, c’est une différence fondamentale.