Commençons comme souvent par la forme. La production est tout simplement impeccable. Ryan Murphy est clairement un maître, mais je ne voudrais pas que tout le crédit lui revienne, car comme souvent, il s’est entouré de Ian Brennan qui l’accompagne sur la plupart de leurs scénarios. La réalisation a été confiée à cinq professionnels différents, qui ont chacun pris en charge quelques épisodes. L’ambiance qui se dégage de cette série est vraiment particulière. Le rythme est lent mais juste, les ellipses nécessaires et mesurées. On pourrait penser que la série commence par la fin, c’est-à-dire l’arrestation de Jeffrey Dahmer suite à son ultime tentative de meurtre, mais ce n’est pas une forme de spoil, car ce qui nous intéresse ici est le pourquoi et le comment. En effet, puisqu’il s’agit d’une histoire vraie, aucun suspense: nous connaissons déjà l’issue de l’histoire. Dans Monstre, la vie de ce tueur en série est retracée, de son enfance jusqu’à sa mort. On pourrait ainsi la diviser en quatre grandes phases. Le Jeffrey enfant, normal ; le Jeffrey adolescent, abandonné et se transformant en meurtrier ; le Jeffrey adulte, serial killer ; et le Jeffrey incarcéré. Il y a un vrai souci du détail. Des acteurs aux lieux de tournage, tout a été reproduit pour s’approcher au plus près de la réalité. Le fait que ce fait divers a eu lieu dans les années 90, que l’on revisite son passé et donc les années 70 puis 80, a demandé un effort et soin supplémentaires à la production, qui s’en est merveilleusement bien sortie. Même les physiques semblent dater, le look, la plastique, le style capillaire, etc. C’est bluffant.
La plupart des scènes de meurtres sont glaçantes car tournées en temps réel. On a l’impression de penser en même temps que les victimes qui comprennent ce qui va leur arriver une fois le verrou tourné à double tour derrière eux ou bien lorsque la drogue commence à faire effet. On ressent tout autant les émotions de Jeffrey dont l’ultime quête est toujours de garder ses victimes. Ce qui nous amène au fond. L’histoire ne prend aucun parti si ce n’est dénoncer les inégalités de traitement en fonction de sa couleur de peau et de son orientation sexuelle. On sent qu’elle nous est racontée telle qu’elle a été vécue. Pour avoir écouté les réelles confessions de Jeffreh Dahmer – disponibles sur Netflix sous le titre Conversations with a Killer: The Jeffrey Dahmer Tapes, il est clair que son profil est atypique dans le sens où il s’est immédiatement livré à l’interrogatoire de la plus honnête des façons. Une fois emprisonné, il savait que c’était terminé pour lui. Il a toujours su qu’il était différent, que ses pensées et fantasmes n’étaient pas normaux. Il a souvent essayé d’en parler à son père, mais celui-ci, mal à l’aise avec la nature de ces échanges, a préféré ignorer. Il se confie donc sur son enfance, ses pulsions, comment il a tenté de les combattre pour finalement leur céder pleinement. Puis, ses victimes, ce qu’il a fait des corps, comment il a commis les meurtres et pourquoi en être arrivé à consommer les cadavres de ces jeunes garçons. Ce que l’on comprend, c’est que Jeffrey a clairement souffert d’un abandon et en a développé une phobie. Il voulait que les jeunes hommes qu’il ramenait chez lui ne partent jamais. Sa façon à lui d’empêcher cela était de tuer ses victimes afin de ne plus craindre qu’elles s’en aillent. Il y a tout de même une volonté de nuire puisqu’il droguait et abusait de ces jeunes hommes. Il recherchait le contrôle total, désirait une complète soumission de la part de ses partenaires qu’il objectivait clairement. Il n’avait néanmoins pas envie d’infliger de la douleur. Il coopère donc totalement avec la police afin d’aider à retrouver et identifier les restes humains encore en sa possession. Il dit lui-même souhaiter mourir et implore le juge de le condamner à mort. Malgré cette attitude, les familles des victimes sont outrées et choquées d’autant plus en apprenant que ces meurtres auraient pour la plupart pu être évités si la police avait fait correctement son travail. Le fait que Jeffrey a sévi dans un quartier sensible en ne s’attaquant qu’à de jeunes homosexuels, noirs, hispaniques ou asiatiques, n’était, selon les familles, pas un hasard. Ils pensent qu’il savait que les forces de l’ordre ne fourniraient pas un effort important afin de tenter de les retrouver, ce qui est vrai, mais Jeffrey Dahmer s’en défend en insistant sur le fait qu’il vivait dans ce quartier par faute de moyens et a choisi ses victimes en fonction de leur physique qui lui plaisait et non en fonction de leur race.
Dans la série, Glenda Cleveland est la voisine directe de Jeffrey et se plaint constamment de l’odeur émanant de l’appartement 213. Elle appelle d’innombrables fois la police afin de les avertir de disputes, cris de détresse qu’elle perçoit depuis chez elle et leur demande de se déplacer, en vain. Dans la réalité, Glenda Cleveland (Niecy Nash) existe, mais ne vivait pas à côté de chez Dahmer. En revanche, sa fille a découvert Konerak Sinthasomphone, l’une des victimes de Jeffrey, marchant nu et désorienté juste devant l’immeuble du meurtrier. Elle prévient donc la police et sa mère. Une patrouille vient alors contrôler l’état du garçon qui est décrit drogué, couvert de bleus et blessé. La police rapporte ensuite que « l’homme nu asiatique ivre a été ramené à son petit ami sobre ». C’est effectivement ce qui se passe dans la série. La police de Milwaukee n’a donc effectué aucune vérification des antécédents de Dahmer, qui aurait révélé qu’il était en probation pour avoir agressé sexuellement le frère de Konerak en 1988, alors âgé de 16 ans. Lorsque Glenda apprend par sa nièce et sa fille que la police n’a rien fait, elle commence à leur téléphoner en permanence. Elle essaye même d’alerter le FBI, mais ses appels n’aboutissent à rien. Dahmer est arrêté deux mois plus tard, le 22 juillet, et aura réussi à tuer quatre autres hommes supplémentaires dont la mort aurait ainsi pu être évitée. Le choix de Murphy et Brennan d’avoir fait de Glenda la voisine de Dahmer est un raccourci narratif et offre une forme de promiscuité extérieure a l’horreur des meurtres, d’un point de vue sonore et olfactif, mais aussi visuel, depuis sa fenêtre et le judas de sa porte. Une perspective nécessaire afin de s’extraire de celle de Jeffrey et de ses victimes. C’est cela qui est perturbant dans cette affaire, le fait que Dahmer soit parvenu à tuer 17 individus, les démembrer, les conserver, et même les manger, depuis son appartement, presque sous le nez de tous, ou bien, chez sa grand-mère endormie à l’étage. Cela fait vraiment froid dans le dos. Néanmoins, son calme constant, sa façon monotone et laconique de s’exprimer, a quelque chose d’étrangement apaisant. La nature de ses crimes dénote totalement avec sa façon de se présenter. On retrouve un peu cette forme d’empathie que l’on a pu ressentir pour Dexter, à la différence que Dahmer tuait des innocents qu’il voulait transformer en zombies. On ne peut décemment pas cautionner les retours de « fans » et l’élan d’intérêt qu’il a reçu une fois emprisonné. Les personnes qui l’érigent en héros, créant des bandes-dessinées et le glorifiant à la vue et au nez des familles en deuil, sont tout autant malades, si ce n’est plus. S’amuser de meurtres et vouer un culte pour un serial killer, vraiment ? Dahmer aurait enfin pu connaître une forme de paix et se faire soigner en prison, mais il se fera passer à tabac et assassiné par un autre détenu dont le coup fatal sera porté au visage à l’aide d’un haltère. Objet symbolique puisque c’est l’arme qu’il a lui même utilisée lors de son premier meurtre involontaire. Certains y ont vu une forme de boucle. Il ne se sera d’ailleurs pas défendu. Le personnage de Lionel (Richard Jenkins), le père de Dahmer, est également très présent dans la série. Il est rongé par la culpabilité et souffre de ne pas avoir pu aider son fils et l’empêcher de devenir ce qu’il est devenu. Il écrira notamment un livre.
Certains passages m’ont toutefois gêné dans le sens où ils manquaient de précisions ou fondements. On ignore comment il se débarrasse de plusieurs corps, notamment chez sa grand-mère. Qu’a-t-il fait de la tête qui se trouvait dans la boite au moment où son père veut l’inspecter. On la voit au sol dans le placard, mais qu’en fait-il ensuite ? Quand exactement et pourquoi Jeffrey se retrouve à Miami alors que cet événement semble disparaître lors de la rétrospective ? Ce qui me gêne également, c’est cette ambivalence entre vouloir calquer une série au plus près de la réalité, mais changer des éléments au point que le téléspectateur pense connaître l’histoire, puis, se renseignant par la suite, découvre énormément de différences. Dans la série, on nous présente un Dahmer amoureux du sourd et muet Tony Hughes avec qui il démarre une relation. Dans ses confessions, il insinue néanmoins que leur rencontre a été aussi éphémère que toutes celles avec les autres victimes. Ce qui est pourtant démenti par des sources proches de Tony. Pourquoi Jeffrey ment à ce sujet ? Nous ne le savons pas. Jeffrey Dahmer n’a pas non plus renoncé à tuer Ron Flowers parce que sa grand-mère a veillé sur lui jusqu’au petit jour, mais parce qu’il a réalisé que Ron était trop costaud et craignait de ne pouvoir déplacer son corps. En revanche, il a bien été drogué par le tueur chez elle sans l’avoir jamais rencontrée.
Dahmer n’a pas non plus hurlé après sa grand-mère lorsqu’elle a découvert le mannequin et fait disparaître, puisque c’est lui-même qui s’en est débarrassé en réalisant le trouble que cela causait autour de lui. Suite à sa première arrestation, il servait par ailleurs une sentence qui le forçait à dormir en prison la nuit et l’autorisait à travailler à l’extérieur. Dans la série, le juge l’acquitte et lui donne une seconde chance, car il a un fils du même âge, blablabla. On dirait qu’il y a une volonté d’offusquer et diviser plus que nécessaire les spectateurs. C’est le cas notamment lorsque dans la série, les policiers John Balcerzak et Joseph Gabrish qui ont merdé, sont par la suite élus officiers de l’année et applaudis. C’est faux. Après avoir été virés, ils réintègrent certes leurs fonctions deux ans plus tard, mais n’ont tout de même pas été décorés. Une autre scène est vraiment étrange, breve et dérangeante. Celle des poches de sang que Jeffrey boit chez lui… Dans la série, il travaille temporairement dans un laboratoire et s’occupe des dons de sang. Bien qu’il ait vraiment travaillé au Milwaukee Blood Plasma Center et tenté de boire le contenu d’un tube, il a tout recraché sur le toit de son lieu de travail. Il ne buvait donc en aucun cas le sang de ses patients. Cette scène est à mon sens, inutile, car la réalité est déjà effroyablement perturbante. Bon, mais là, je pinaille, car la série est absolument incroyable et mérite d’être vue. L’ambiance y est vraiment sans pareille. Donc, ajoutez-la à votre liste. Regardez ensuite la saison deux, consacrée aux frères Menendez, tout aussi remarquable.