Sherlock Holmes est sans conteste le personnage de fiction récurrent dont les aventures signées Conan Doyle ont connu le plus grand nombre d’adaptations au cinéma comme à la télévision assez loin devant d’autres héros récurrents célèbres tels Maigret, Hercule Poirot ou encore Dracula dans le domaine horrifique. On évoque plus de 275 films ou séries même si ce nombre ne peut être l’exacte représentation de la vérité historique, nombre de films muets disparus ou détruits n‘ayant pu être répertoriés. L’unanimité semble être solidement établie pour reconnaître Basil Rathbone et Jeremy Brett comme les interprètes les plus emblématiques du personnage crée en 1887 par Sir Arthur Conan Doyle pour « Une étude en rouge ». Parmi les autres acteurs ayant retenu l’attention dans le rôle figurent Ian Richardson, Douglas Wilmer, Peter Cushing, Christopher Lee, Nicol Williamson, John Neville et Rupert Everett. On classera à part Benedict Cumberbatch et Robert Downey Jr. qui ont œuvré dans des versions très modernisées assez éloignées des canons holmésiens et pas toujours appréciées des exégètes de l’œuvre de Conan Doyle. Si Basil Rathbone fut un Sherlock Holmes très représentatif durant 14 films tournés de 1939 à 1946 (Conan Doyle est mort en 1930), seuls les deux premiers films produits par la 20th Century Fox sont réellement dignes d’intérêt, les douze autres produits par Universal ont vu Homes utilisé à des fins de propagande antinazie dans des films sans grands moyens ni aucune ambition artistique. De plus le docteur John H. Watson interprété par Nigel Bruce, nigaud absolu dont on a peine à imaginer qu’il puisse être la représentation métaphorique de Conan Doyle n’a pas forcément aidé à la prestation de Rathbone qui malgré tous ces boulets au pied a réussi à marquer durablement de son empreinte l’image du détective dans le public de son époque et même au-delà. C’est d’ailleurs l’acteur anglais qui prononcera la célèbre phrase : « Élémentaire mon cher Watson » qui ne figure pas dans l’œuvre originale. Idem pour la légendaire casquette à visière jamais mentionnée non plus. C’est donc logiquement que l’on peut penser à Jeremy Brett reprenant le flambeau quarante ans plus tard dans une série de prestige produite par Granada Télévision pour devenir au côté de son prestigieux aîné jusque-là indétrônable, le Sherlock Holmes de référence parvenant à séduire tout le monde en dépit ou peut-être même en raison de son jeu parfois un peu extravagant. C’est en 1984, âgé de 49 ans et encore très sémillant que Jeremy Breet acteur anglais ayant effectué jusqu’alors l’essentiel de sa carrière à la télévision est contacté par Granada Television pour une série ambitieuse dotée de gros moyens visant à couvrir l’ensemble des 62 aventures de Sherlock Holmes écrites par Conan Doyle. C’est le producteur et scénariste John Stanley Hawkesworth qui se charge d’orchestrer l’adaptation de l’œuvre, écrivant lui-même de nombreux épisodes, secondé par Alexander Baron, Jeremy Paul et Alan Plater. Ceux qui connaissent l’œuvre de Conan Doyle ne peuvent qu’être satisfaits par les choix de Hawkesworth qui respectent plutôt fidèlement les intrigues et surtout l’esprit de la relation qui unissait Holmes au docteur John H. Watson qui il faut le déplorer a été assez souvent dénaturée au détriment du comparse de Holmes. Jeremy Brett conscient qu’il tient là le rôle de sa vie pouvant enfin le faire accéder à la réputation internationale qui lui manque encore, s’investit pleinement, relisant en détail l’œuvre de Doyle pour pouvoir donner ses propres indications sur le tournage. L’acteur au sommet de son art va en effet imposer son approche particulière du personnage tout en respectant à la lettre les descriptions assez concises faites par l’auteur du caractère un peu hautain, souvent ombrageux, toujours versatile et parfois un peu hâbleur et moqueur de Holmes. Certes Brett apporte son extravagance gestuelle et comportementale si particulière à l’interprétation du plus célèbre détective mais rien ne peut réellement choquer, Doyle au contraire d’Agatha Christie concernant Hercule Poirot, n’ayant jamais été un auteur centré sur la description physique et psychologique détaillée de ses personnages, préférant décrire par le menu les habitations et paysages dans les lesquels les intrigues prennent forme. On peut donc dire que rien des comportements et tics extravagants dont Brett pare son jeu ne peuvent être démentis par les écrits de Doyle peu prolixe sur le sujet. Une aubaine pour Jeremy Brett qui s’est engouffré dans la brèche pour délivrer une prestation très haute en couleurs qui évoluera sur les dix années que durera la série en raison de l’état de santé de l’acteur qui se dégradera notamment lors des deux dernières saisons de manière très visible à l’écran, la série devant s’arrêter en 1994 à la suite du décès de Brett qui ne pourra terminer les 19 aventures qui lui restaient à tourner. Globalement on peut dire que Jeremy Brett est tout simplement fascinant dans un rôle qui lui va comme un gant notamment dans les deux premières saisons où très affuté, le regard noir et les cheveux gominés il rappelle un peu le fameux loup des villes de Tex Avery (« Little rural riding hood », 1949). Plus sombre dans les deux dernières saisons, ayant pris de l’embonpoint, Sherlock Holmes devient plus introspectif, mélancolique et surtout préoccupé par la place qu’il laissera dans l’histoire du crime, sa seule et unique raison de vivre. Pour Jeremy Brett pas d’inquiétude, il est monté sur la plus haute marche du podium où il trône avec son compatriote Basile Rathbone comme étant les deux Sherlock Holmes les plus charismatiques sur l’écran (cinématographique pour l’un, télévisuel pour l’autre). A ses côtés deux acteurs chevronnés (David Burke puis Edward Hardwicke) incarnant successivement un Watson réhabilité, partenaires idéaux d’un Jeremy Brett en face duquel il fallait sans aucun doute savoir s’imposer. La série dans son ensemble est somptueuse notamment en raison d’une reconstitution plongeant le téléspectateur dans un XIXème siècle anglais finissant très convaincant. Les intrigues toutes captivantes bénéficient de la présence d’acteurs anglais ou européens chevronnés (Charles Gray en Mycroft, Patrick Allen, Jon Finch, Natasha Richardson, Phylis Calvert, Hugh Bonneville, Jude Law, Claudine Auger…). Pour conclure, la série de référence à voir absolument pour suivre dans les meilleures conditions les aventures de Sherlock Holmes. Dans le même registre, on peut citer David Suchet pour Hercule Poirot ou encore Bruno Cremer pour Jules Maigret.