Une mini-série à la moralité dérangeante
Commençons par un bref résumé : une famille américaine composée de Peter, le père entrepreneur dans l’immobilier, Suzanne, la mère psychiatre, et leurs trois enfants, recueille Mae, une jeune fille échappée d’une secte satanique dont la dangerosité se révèle progressivement.
Mae présente tous les signes d’une personne traumatisée et sous emprise : isolée depuis toujours, elle ignore les codes sociaux des adolescents de son âge et tente tant bien que mal de s’intégrer. Cependant, elle conserve des comportements toxiques et manipule son entourage, non pas par malveillance, mais pour protéger ses proches de la secte et s’assurer une place dans cette famille qu’elle souhaite intégrer.
Le scénario, sans grande originalité, avance lentement, et la secte, présentée comme une incarnation caricaturale du mal, frôle parfois la surenchère grotesque. Le véritable intérêt de la série réside dans le personnage de Suzanne : figure d’une bienveillance admirable, elle impressionne par son dévouement et sa patience.
Suzanne soutient toute sa famille avec une empathie inlassable, en particulier deux figures peu attachantes : Jule, l’adolescente égocentrique et susceptible, et Peter, le père, qui se montre parfois sexiste et peu sincère avec sa femme, semblant considérer comme naturel qu’elle assume seule la maison et les enfants. Parallèlement, Suzanne se consacre corps et âme à Mae, la protégeant de la secte et l’aidant à s’insérer dans son foyer et dans la société, au point que ses proches lui reprochent de négliger sa propre famille. Ce comportement trouve une explication dans le passé de Suzanne :
on devine qu’elle a elle-même subi des violences familiales, ce qui nourrit son engagement à sauver Mae.
Vient alors la dimension la plus dérangeante de la série, cœur de ma critique :
bien que Suzanne parvienne, au prix d’un courage considérable, à arracher Mae à un meurtre rituel orchestré par la secte, sa propre famille éclate. Elle finit par vivre seule avec Mae, qui s’en réjouit, tandis que l’on comprend que cette dernière l’a en partie manipulée, tout en étant bel et bien une victime.
En somme, Suzanne, incarnation de la bienveillance, apparaît comme faible, prisonnière de ses blessures passées, et coupable d’avoir aidé une personne en détresse mais fondamentalement malfaisante, au détriment de ses proches.
Cette conclusion choque et dérange à plusieurs niveaux. Elle semble valoriser un individualisme exacerbé : après tout, les membres de la famille avaient moins besoin de Suzanne que Mae. Pire encore, elle suggère que les victimes de traumatismes, dont les comportements parfois toxiques sont pourtant compréhensibles, ne méritent pas l’aide ou l’amour d’une famille d’accueil. Derrière cette morale en contradiction avec le récit, se cache une idéologie de repli sur soi : une méfiance généralisée envers les personnes en souffrance psychologique, une glorification de la cellule familiale fermée, et une condamnation implicite de l’altruisme.
La série aurait gagné en profondeur en proposant une réflexion plus nuancée, mettant en balance l’égoïsme des uns et les excès d’une générosité démesurée. Au lieu de cela, elle se termine sur un parti pris presque toxique, au service d’une vision inquiétante et très actuelle dans la société américaine : celle qui diabolise la bienveillance et décourage la générosité, pourtant essentielles à notre humanité. Car, au fond, le diable n’est peut-être pas là où l’on croit.