"The Eternaut", adaptation du roman graphique argentin El Eternauta (Oesterheld/Breccia puis Oesterheld/Solano López), repose sur un récit fondamentalement politique. Or Netflix a gommé ce qui en faisait une œuvre subversive.
L’original (1957, puis 1969 dans sa version la plus radicale) était une allégorie de l’oppression militaire, de la résistance collective, du fascisme rampant, et de l’aliénation technologique. Juan Salvo n’était pas un héros classique, mais un homme ordinaire plongé dans un cauchemar dystopique, où l’ennemi est invisible, systémique, déshumanisé.
La série de Netflix, elle, adopte une esthétique post-apocalyptique standard : tension, survie, ambiance urbaine dévastée, archétypes recyclés.
En gommant l’arrière-plan historique, la série neutralise son essence. Elle n’apporte donc rien de neuf, car elle n'assume pas sa source : une œuvre sur la dépossession, le courage ordinaire, la mémoire politique, le refus de l’oubli.
Elle évacue la charge critique sur l’impérialisme, la guerre froide, le péronisme, et surtout la terreur d’État argentine. Oesterheld lui-même fut assassiné par la junte militaire, comme ses filles. Son œuvre est un cri, pas un divertissement.
A travers El Eternauta, il posait une éthique : celle de l’homme commun qui résiste à l’anéantissement, non pour devenir un héros, mais pour rester humain dans un monde déshumanisé.
Netflix n’adapte pas, il efface et rejoue, à distance, l’acte du pouvoir militaire : rendre invisible, dissoudre, faire disparaître dans l’oubli culturel.
L’ironie est brutale : l’œuvre d’un disparu devient elle-même un dispositif de disparition.