"I have a great appetite for novelty."
S'ouvrant sur un événement fictif en tout point (l'assassinat inventé d'un oncle inexistant), la série Les Tudors donne le ton : si Michael Hirst a enflammé les foules avec ses sagas (il créera par la suite l'interminable Vikings, 2013-2020), il est parfois très loin de se soucier d'exactitude historique, qu'il s'agisse de dates, de personnages (le plus difficile à avaler étant la soeur unique du Roi qui en avait pourtant deux, l'une reine d'Ecosse, l'autre un temps Reine de France puis épouse de Brandon sans qu'il ait jamais été question du Roi du Portugal) ou d'événements
(la mort prématurée d'Henry Fitzroy, la trop grande importance accordée au complot ourdi par Buckingham au tout début ou le personnage de Brereton, au profil complètement inventé au regard de la réalité des faits, et sa tentative grotesque d'attentat façon JFK)
. Du reste, pour s'intituler du nom d'une dynastie comptant 5 représentants (Henry VII, Henry VIII, Edouard VI, Marie et Elisabeth), la série se concentre exclusivement sur le règne d'Henry VIII. Notons toutefois que ces libertés prises avec l'Histoire sont aussi contrebalancées par une narration particulièrement bien ficelée et magistralement équilibrée.
Ceci étant posé, c'est à la réalisation, à l'interprétation et à l'enchevêtrement assez fin des intrigues que l'oeuvre doit son succès. Voyons plus en détail.
Les différents réalisateurs (9 sur l'ensemble dont Ciaran Donnely pour un tiers des épisodes) ont ainsi privilégié les extérieurs, le mouvement et une alternance entre de larges prises de vue et des plans serrés, notamment sur les visages mais aussi au sol, en mouvement donc, à l'inverse du côté théâtralisant d'un genre hérité des maigres budgets et des décors en carton-pâte des feuilletons de la télévision publique. Une pincée de sang, une louche de violence et pas mal de scènes érotiques plus tard, Les Tudors fait partie de la révolution des séries qui peuvent prétendre supplanter le cinéma en termes de spectacle. Ajoutons encore le souci des lumières et des couleurs, rythmant la narration ainsi que certaines scènes reprenant les perspectives d'un Rembrandt, anachronisme assumé. Les costumes, entre réalisme d'époque et traits parfois contemporains, sont à tomber et les décors particulièrement réalistes et adaptés à l'ambiance de chaque scène. A ce titre, le dernier épisode de la deuxième saison, ainsi que l'allégorie du cygne, est à proprement parler un chef d'oeuvre. Notons encore que la musique discrète, le plus souvent intradiégétique, apporte encore un peu plus de corps à la scénographie, sans jamais être parasite ni envahissante. Déplorons seulement un montage parfois réalisé à la machette, fait de mauvais raccords et d'interruptions parfois brutales.
Le casting, ensuite, composé d'interprètes aguerris, à l'image de l'acteur principal Jonathan Rhys Meyers, propose une galerie de "gueules", loin des visages et attitudes stéréotypées qu'on croisait souvent dans les séries historiques. Si l'accent n'a pas été mis sur les ressemblances (sauf peut-être pour les maîtresses et épouses royales, à l'image de Maria Doyle Kennedy qui ressemble assez aux représentations de Catherine d'Aragon), il l'a été dans le comportement en évolution de chaque personnage. Henry Cavill/Charles Brandon laisse ainsi planer son regard narquois bien connu des amateurices de la franchise Superman ou de la série The Witcher ; Natalie Dormer/Anne Boleyn affiche le sourire taquin qui sera le sien dans Game of Thrones
, jusqu'à la chute
; James Frain/Thomas Cromwell assume le sérieux de sa charge ; Sam Neill, vétéran des séries, joue ici très proprement (ce qui n'est pas toujours le cas) l'équilibre entre l'obséquiosité et le dédain du Cardinal Wolsey, jusqu'au grandiose à la toute fin de la première saison ; si Nick Dunning/Thomas Boleyn finit par être agaçant à force de ne proposer qu'une seule attitude stéréotypée, Jeremy Northam incarne quant à lui un Thomas More d'une profondeur impressionnante, sans aucun doute avec James Frain, les deux révélations les plus solides de la série.
Le scénario, enfin, suite ininterrompue d'intrigues, de trahisons, d'exécutions, de viols, de coucheries, d'élans guerriers et de paix perpétuelles, laisse aussi le temps à la passion, savamment orchestrée, notamment, par le clan Boleyn dans les deux premières saisons, à des dialogues peut-être un poil trop courts mais souvent percutants et intelligents, à l'introspection shakespearienne, un défi pour une série qui s'éloigne non sans brio des clichés dramaturgiques, mais aussi à de toutes petites scènes matérielles qui montrent l'envers du décor (à proprement parler, je pense au démontage rapide du Palais des Illusions, appelé Palais de Cristal dans la traduction française, à la fin de l'entrevue du Camp du Drap d'Or) ainsi qu'à quelques moments d'humour un peu glauque, dans la tradition des fabliaux et des farces de l'époque. Ne manquent dans cette fresque que quelques plongées dans l'univers de la paysannerie et de la bourgeoisie, l'intégralité de la série se concentrant uniquement sur la Cour et le Clergé.
A cette carence s'ajoute un bémol de taille : l'exactitude historique, balayée plus d'une fois et assez violemment, alors même que l'oeuvre parvient à construire une image plutôt lucide et sans concession de ses personnages historiques et des lignes de tension d'une société en plein bouleversement, passant en quelques années d'un Moyen-Âge tardif encore assez barbare, aux accents chtoniens des farces populaires, à une Renaissance humaniste et raffinée, débutant les Temps Modernes, comme en témoignent les différents artistes et intellectuels qui se croisent dans la série ou les oeuvres écrites dont on parle, mais aussi célébrant la mise en place de l'absolutisme royal (en Angleterre, en Espagne, en France), l'importance de la diplomatie et des ambassadeurs et la diffusion du tout récent protestantisme, prélude à l'émergence de la bourgeoisie et du capitalisme hélas non évoquée, et, surtout, la naissance de l'anglicanisme en butte aux volontés papistes des uns et luthériennes des autres. On regrettera néanmoins, dans cette fresque politico-religieuse, un évident parti pris catholique et un dossier à charge contre Henry VIII, sorte de Trump avant l'heure, ce qui en dit long du caractère dramaturgique éternel du tyran.
Au final, Les Tudors est une série qui se dévore littéralement et qui, tout en prenant des libertés avec certains faits, tout en demeurant fidèle et précise à d'autres, retranscrit de manière intelligente et dense l'ambiance d'une époque, la Renaissance anglaise. Oeuvre quasi exclusivement masculine, elle présente de surcroît toute la pression qu'exerce un homme de pouvoir sur chaque personne qui l'entoure, au premier rang desquelles les maîtresses et épouses du roi. On n'est pas loin d'un témoignage à charge contre la toxicité virile et la culture du viol (test de Bechdel passé haut la main dans la dernière saison) tout autant que d'un plaidoyer contre la peine capitale et l'arbitraire, recouvrant systématiquement l'idée de vengeance d'une amertume impossible à digérer. Il faudra enfin souligner un tout dernier épisode d'anthologie pour une série qui mérite une analyse autrement plus approfondie que ma petite critique.
"Always be assured of our love."