En toile de fond, 30 années de l’autre histoire des US, loin d’America is beautiful, celle d’une monstrueuse machine à exclure et nier ses citoyens : des peurs rouge et violette sous McCarthy aux émeutes de la nuit blanche à San Francisco puis aux négligences volontaires de l’administration Reagan face à la pandémie du Sida. Personnages secondaires mais historiques, McCarthy et Roy Cohn, écrasés par la haine de ce qu’ils étaient eux-mêmes, « bully coward victim », sont remarquablement interprétés.
C’est bien l’histoire d’une société qui nous est rappelée dans la série et non celle de quelques-uns, avec son final tragique : de ses débuts à 2010, environ 650 000 américains.es ont été fauchés.es par le sida, proportionnellement près de 4 fois plus qu’en France. En terrible résonnance avec notre époque, on se remémorera la Javel préconisée en injection par Trump contre le Covid ou le démembrement sournois de l’Obamacare appliqués dans certains états les plus riches de l’Union (Californie, DC, Massachusetts etc.).
Autre écho à cette histoire de douleurs et d’émancipation, celle de la ségrégation entre noirs et blancs, où les queers afro-américains sont exclus parmi les exclus, à commencer par leur propre communauté. Le couple formé par le journaliste Marcus et la drag Frankie forment, non sans luttes et tourments, le pendant heureux et transcendant des héros principaux. Brillamment interprétés, ils démontrent avec subtilité la force de l’amour et de la revendication.
Au cœur de la série, le flamboyant et ravageur amour entre Tim et Hawk. Tim « Skippy » jeune catholique de la middle class qui pense purifier le monde en travaillant à DC, écartelé entre sa foi et sa sexualité. Hawk, son aîné, parfait produit WASP, rongé par un père homophobe, est pourri par l’ambition de sa classe comme par sa quête par tous les moyens d’un poste à l’étranger de diplomate, où enfin il pense pouvoir vivre comme il l’entend. Hawk peut paraître abjecte, il n’est que le produit d’un système qui le dépasse. Son aplomb glaçant n’est qu’un masque qui s’effrite au fil du temps pour le laisser seul avec les souvenirs du seul amour de sa vie et ses fantômes. Tandis que Tim lui se consume tant dans sa cherche de Dieu que dans sa relation à Hawk, en quête d’une Vérité que la société lui refuse, passant de l’extrême droite à l’extrême gauche américaine.
Rarement une telle alchimie entre acteurs a été donnée à voir. Matt Donner à la beauté classique presque fade très Long Island et le beaucoup plus polymorphe Jonathan Bailley forment un vrai couple de légende, fut-il gay. D’aucuns seront gênés par les scènes de sexe ou de nudité – bien moins nombreuses que celles, par ailleurs historiquement douteuses, de « Thrones ». Pourtant nulle obscénité chez Nyswaner mais la triple démonstration de la passion, des moments rarissimes où ces personnes pouvaient être elles-mêmes et du long apprentissage d’une sexualité dégagée de la violence que leur assenait la société.
Les personnages secondaires sont tout aussi remarquables. A commencer par Lucy, dont Allison Williams livre une interprétation magistrale de ces femmes bafouées mais aussi enfermées dans la lâcheté, emportées comme leurs maris dans le vent néfaste de l’histoire. Parmi tous ces seconds rôles passionnants, deux courtes scènes, celle de Hawk avec son père mourant et gangrené par sa haine homophobe, comme celle avec sa mère - dans une splendide robe 50’s dont on se demande si elle n’est pas une carapace en acier pour assumer son « mentir c’est plus facile » - offrent également des rôles remarquablement esquissés et joués.
Enfin, la scène entre Marcus et Jerome son élève balaye avec force et émotion les moralistes et psychologisants en tous genre et de tous bords. Elle rappelle toujours et encore l’innocence des victimes, hier, aujourd’hui, demain.
Les reconstitutions, principalement des années 50, mais aussi celles des années 70 et 80, émaillées avec de courts extraits d’archives sont criantes d’authenticité. La musique de Leonard-Morgan comme le reste de la bande-son accompagne cette histoire tragique et touchante sans jamais l’écraser ou la rendre mièvre. La reconstitution du légendaire Cozy Corrner, bar mythique, est vraiment époustouflante, comme son atmosphère jazzy. Seul bémol, le vieillissement des personnages, pas vraiment à la hauteur du reste.
Le scénario de chaque épisode, quant à lui, mêle fort brillamment en patchwork toutes les époques et tous les personnages. Et s’achève en écho par une longue scène finale au Patchwork des Noms, mémorial, composé de carrés textiles commémorant les morts du sida. « They are falling, all around me, the strongest leaves of my tree…”
Brillant. Bravo Mr Nyswaner.