Je comprends totalement pourquoi *H* reste une série culte en France, et je comprends aussi pourquoi elle divise de plus en plus quand on la revoit aujourd’hui. On parle d’une sitcom Canal+ diffusée entre 1998 et 2002, créée par Kader Aoun, Xavier Matthieu et Éric Judor, centrée sur le quotidien absurde d’une équipe d’hôpital (Aymé, Sabri, Jamel, Clara, Béa, le Professeur Strauss), avec ce mélange de vannes, de fautes professionnelles et de chaos organisé qui a marqué toute une génération. Les bases de la série sont solides, simples, ultra lisibles, et c’est précisément ce qui a fait sa force populaire.
Ce qui frappe encore, c’est la vitesse comique. La série a une énergie de troupe, presque de cour de récréation, mais avec de vrais techniciens de la punchline. Le trio Jamel / Éric / Ramzy fonctionne sur des rythmes différents qui se complètent très bien : Jamel est dans l’impact et la musicalité, Éric dans le décalage et l’absurde, Ramzy dans la candeur lunaire. Même quand un épisode est faible sur le fond, il y a souvent deux ou trois échanges qui sauvent tout. Le cœur de la série est là : un langage trituré, des lapsus stylisés, une parole qui déraille en permanence, et c’est exactement ce qui rend *H* encore singulière dans la comédie française.
J’aime aussi beaucoup le côté “machine” de la série, au sens noble : 4 saisons, 71 épisodes, un vrai sens du rendez-vous, des seconds rôles immédiatement identifiables, des running gags, des entrées/sorties réglées, et cette sensation de troupe qui joue pour un public. Ça s’entend d’ailleurs dans le rythme : il y a une nervosité, un rebond, une façon de relancer la vanne qui donne une vraie énergie de plateau. Ce n’est pas de la grande mise en scène, ce n’est pas une série visuellement ambitieuse, mais c’est un format comique efficace, presque artisanal, et parfois très inspiré.
Là où je suis plus réservé, c’est sur la régularité. *H* est une série très drôle par pics, mais pas toujours très bonne d’un bout à l’autre. Il y a des épisodes qui enchaînent des répliques cultes, et d’autres qui donnent l’impression de recycler les mêmes mécaniques (obsession sexuelle d’Aymé, mythomanie de Jamel, bêtise de Sabri) sans vraiment les réinventer. À la longue, la série tourne un peu sur elle-même, et le format sitcom + gags à répétition montre ses limites. On sent aussi parfois la fabrication rapide, la réalisation fonctionnelle, le décor qui sert plus de terrain de jeu que de véritable univers. Ça fait partie du charme, mais ça empêche aussi la série d’atteindre un niveau supérieur.
Le vrai point qui me bloque aujourd’hui, et qui m’empêche de la considérer comme un grand classique “intouchable”, c’est la manière dont certains personnages féminins sont écrits et utilisés. Là, le temps a clairement passé. Une partie de l’humour repose sur des réflexes misogynes, des humiliations répétées, des regards et des blagues qui réduisent trop souvent les femmes à des cibles ou à des fonctions. Sophie Mounicot et Catherine Benguigui ont du talent, de la présence, un vrai sens de la relance, mais elles se retrouvent souvent coincées dans des positions de faire-valoir alors qu’elles auraient pu porter beaucoup plus de comédie. C’est le genre de décalage qui fait rire une minute puis met mal à l’aise la suivante, et ça pèse vraiment sur la relecture.
Je trouve aussi que le statut culte de *H* vient parfois de ce qu’elle représente autant que de ce qu’elle est. C’est un moment précis de l’humour Canal+, une naissance de génération comique, une langue, un ton, une époque. De ce point de vue, la série est presque historique, et elle mérite d’être revue. Mais quand on la regarde sans le filtre de la nostalgie, on voit mieux ses angles morts, ses automatismes et son inégalité. C’est sans doute pour ça que l’idée de laisser *H* “dans son époque, dans son jus” me paraît très juste : la série garde une valeur énorme, mais elle n’est pas totalement transportable telle quelle dans le présent.
Au final, je dirais que *H* reste une série importante, souvent très drôle, parfois brillante dans l’art du dialogue absurde, mais moins irréprochable qu’on ne le dit par réflexe. Son héritage est réel, son casting est marquant, son rythme comique peut encore faire mouche très fort, mais elle souffre d’un vieillissement moral et d’une inconstance d’écriture qui finissent par limiter mon enthousiasme. Je la revois avec plaisir, je cite encore certaines répliques, je respecte profondément ce qu’elle a apporté, mais je ne peux pas faire semblant de ne pas voir tout ce qui coince aujourd’hui. C’est précisément ce mélange de tendresse, d’admiration et de frustration qui me reste après un revisionnage.