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    "Keep the lights on" : rencontre avec Ira Sachs

    AlloCiné a rencontré Ira Sachs, réalisateur de "Keep the lights on", récit émouvant d'une passion destructrice entre deux hommes, en salles ce mercredi.

    Du soleil et de la pluie en même temps. Drôle de météo lors de notre rencontre avec le chaleureux Ira Sachs, réalisateur de Keep the Lights On, sur une terrasse des Champs-Elysées. Un climat agité raccord avec ce film autobiographique riche en contrastes, l'observation d'un couple à la loupe, crue et cruelle, pendant dix ans, de la lumière aux orages. Francophile (il cite Assayas, Cantet, Claire Denis parmi ses influences), l'Américain est ravi d'avoir appris qu'une scène d'A bout de souffle a été tournée dans l'hôtel où nous nous trouvons. Au bout de quelques minutes d'entretien, il nous faudra aller s'abriter : il serait dommage d'abimer l'affiche de Lola de Demy, qu'Ira Sachs, tout heureux, vient de se procurer...

    Thure Lindhardt et Zachary Booth dans "Keep the lights on"

    AlloCiné : Married life était un film d'époque, au budget confortable, avec la star Pierce Brosnan... Et vous enchaînez avec votre film le plus "nu"...

    Ira Sachs : C’est vrai. Je n’y avais jamais pensé mais oui, Married Life est, littéralement, mon film le plus habillé. Disons que Keep the Lights On se rattache pour moi à un certain cinéma indépendant. Je ne parle pas du genre tel que l’a exploité Hollywood, mais plutôt de la tradition de Cassavetes ou Shirley Clarke, autrement dit des films faits et financés par un petit groupe de gens, et qui parlent de ce groupe. C’est très libérateur. Il n’aurait pas pu être fait dans le cadre du système, que ces histoires marginales n’intéressent pas. Le casting a été difficile à cause de la nudité et du sujet. J’ai contacté une agence à Hollywood avec laquelle j’ai l’habitude de travailler, et ils m’ont répondu que personne n’était disponible chez eux. Il y a eu un rejet. Mais c’est très bien ! Je n’ai pas ressenti de déception. Ca prouve juste qu’il y avait dans cette histoire quelque chose de plus risqué et exigeant. Je me sens bien à cette place, hors du système.

    Cette tradition dont vous parlez a à voir avec le "home movie", votre film aussi...

    Oui, c’est ce que j’espère. On a d'ailleurs tourné dans mon appartement !

    Quand avez-vous eu l'idée du film ?

    C’est quand j’ai vu le film de Jacques Nolot, Avant que j'oublie, dans un cinéma à New York. Je me disais qu'il n'y avait pas eu de film semblable sur le millieu new-yorkais où je vis, qui décrive avec une telle authenticité ce que c’est que d’être un homme, homosexuel, dans la société contemporaine. J’ai aussi beaucoup aimé la façon dont les scènes de sexe sont représentées, dans la continuité du reste du récit. C'est comme ça que j’ai décidé de faire ce film inspiré de ce que j'avais vécu : un jour de 2007, j’ai connu la fin d’une relation qui avait commencé dix ans plus tôt, lors d’une journée très précise. Il me semblait qu’il y avait là une histoire, avec un début et une fin.

    Jacques Nolot dans "Avant que j'oublie"

    "Forty shade of blue", "Married life", "Keep the lights on"... Le couple est toujours au centre de vos films, si différents soient-ils...

    Ce qui m’intéresse, c’est l’intimité. C’est ce qu’une caméra peut capter de plus beau : comment sont les gens en privé, et la différence avec ce qu'ils sont en public. Tous mes films parlent aussi de la tension entre ce que nous montrons et ce que nous ne montrons pas, dans notre relation à l’autre et face au monde extérieur. Dans ma vie personnelle, la question du secret, de la honte m’a fasciné. A cet égard, il y a un changement avec ce film, qui s’inspire d’événements personnels. C’est mon film le plus ouvert, même s’il est question de vie privée. Je me suis efforcé d’être dans une forme de transparence. Ce n’est pas pour rien qu’il s’intitule Keep the Lights On.

    Justement, pouvez-vous nous parler du travail sur la lumière ?

    Pour moi, les deux choses les plus importantes pour un réalisateur, c’est le choix des acteurs et le choix du chef-opérateur. C’est aussi une forme de casting ! J’avais vu Canine et Attenberg, et je me suis senti très proche de cette esthétique. Ce qui m’a plu en voyant ces films, c’est que j’ai senti quelqu’un qui ne fétichisait pas le corps humain, traité comme tous les autres éléments dans le cadre. Les Etats-Unis restent un pays très puritain, qui considère le corps humain comme quelque chose qu’on doit tenir à l’écart. Ce n’est pas une coïncidence si tant de membres de l’équipe de mon film ne sont pas américains : il y a un co-scénariste et un monteur brésiliens, un chef-op grec, un des acteurs principaux est danois… Je m’inscris aussi dans cette tradition qui consiste à utiliser la lumière naturelle, à ne pas avoir peur des ombres, une lumière presque photojournalistique, qui prend en compte tout le cadre et pas seulement les acteurs.

    Evangelia Randou et Ariane Labed dans "Attenberg"

    "Amour" de Haneke, qui a eu la Palme d'or à Cannes, est une histoire de couple qui pose la question du pouvoir et des limites de l'amour. D'une tout autre manière, c'est aussi une question que pose votre film...

    Je n’idéalise pas le mot amour. Dans mon film, je crois qu’il y a entre ces deux individus une passion qu’on peut –et qu’on doit- par moments appeler amour. Mais il y a aussi une chimie pour laquelle le mot obsession conviendrait mieux. D’ailleurs c’est ce que m’a dit un psychiatre qui vient de voir le film. Ils sont dans une relation si destructrice dès le départ... Il se mêle là beaucoup de choses, tout aussi cruciales que l’amour, y compris du sado-masochisme, de la négation de soi, du désespoir... Une grande inspiration a été Nous ne vieillirons pas ensemble. Et ce qui est intéressant, c’est que Jean Yanne et Marlène Jobert y forment un couple, sans aucun doute, mais qu’en même temps on ne peut pas parler d’histoire d’amour. J’ai voulu faire un film qui soit un document sur une relation passionnelle. Il me semble que j’ai fait 4 films sur ce sujet : l'histoire d’amour qui ne marche pas, pour des raisons qui ne sont pas extérieures. Mais mon prochain film parlera justement d’une vraie histoire d’amour. Et je suis très intéressé par le film de Haneke, car ce sera sur un couple de New-yorkais, l’un sexagénaire, l’autre septuagénaire. Ils sont ensemble depuis 30 ans et vont peut-être se marier. L’un, chef de chorale dans une église catholique, se fait virer, et ils risquent de perdre leur maison. Mais ils s’aiment toujours. C’est une question que je me pose dans ma vie, à présent que je suis dans une relation « saine », pour la première fois : comment ce sera dans 30 ans ?

    Une autre question que pose le film, qui se déroule sur une dizaine d'années, est "est-ce que les gens changent ?"

    Oui. Les gens changent sans arrêt. C’est une chose dont on n’a pas conscience en général : les effets produits par le temps. Je suis père depuis peu, et le conseil qu’un autre père m’a donné, c’est : « Ne t’inquiète pas, tout passe avec le temps… » Je crois qu’au fil des années, les deux personnages deviennent adultes, chacun à leur manière. Je félicite les acteurs, car on a tourné en cinq semaines, un été à New York. Et ils ont su faire ressentir cette évolution, uniquement à travers leurs émotions, car il n’y a aucun changement dans la coupe de cheveux ou le maquillage. Il y a des changements de téléphone portables et des changements d’émotion, c’est tout !

    Zachary Booth et Thure Lindhardt dans "Keep the lights on"

    Erik est plus âgé que Paul, mais il y a quelque chose d’enfantin chez l'acteur qui incarne Erik, l'excellent Thure Lindhart...

    Quelqu’un m’a fait remarquer que dans mes films il y avait toujours un personnage masculin central assez passif. Pour Erik, je trouvais bien de choisir quelqu’un qui soit dans l’action et dans l’énergie, même si c’est un personnage qui ne sait pas prendre de décision. Thure a joué Hamlet. Je ne me compare pas à Shakespeare mais c’était la difficulté de ce personnage : comment rendre intéressante l’idée de ne pas faire de choix ?

    Comment avez-vous procédé pour le choix des deux comédiens ? L'alchimie entre eux était essentielle...

    Lors du casting, il y a une part d’instinct, on doit savoir déceler ce dont l’acteur est capable. On ne peut jamais savoir exactement comment ça va se passer, mais on peut pressentir si ça va fonctionner, un peu comme avec des amis : on sait si le courant va passer entre deux personnes. Ils ont plongé à 1000%. J’ai travaillé individuellement avec chacun d’entre eux avant le tournage. Mais je les ai aussi encouragés à faire connaissance sans moi. Donc les répétitions pour eux, ça a été de passer des soirées ensemble, d'aller dîner et danser… Ca peut sembler superficiel mais quelque chose se passe dans ces moments-là, et il fallait que je ne sois pas là.

    Thure Lindhardt et Zachary Booth dans "Keep the lights on"

    Zachary Booth est connu grâce à son rôle dans la série "Damages". A propos des séries, plusieurs cinéastes indépendants, à l'image de Todd Haynes, considèrent qu'il y a aujourd'hui plus de liberté à la télévision qu'au cinéma...

    Bullshit. Il n’y a pas d’argent au cinéma, ça c’est vrai. Même pour faire un film indépendant, c’est vraiment très difficile d’obtenir des financements. Donc sans même parler de carrière, si vous voulez gagner votre vie, il faut travailler à la télévision. C’est le cas de plusieurs de mes amis qui viennent du cinéma indépendant. Mais dire qu’il y a de la liberté à la télévision, c’est un mensonge. Je suis effaré par ce que je lis en ce moment sur le sujet. En réalité, il faut respecter des standards très spécifiques pour le public. et c’est souvent le même type de téléfilm qui se fait : avec des têtes d’affiche, souvent des récits historiques, des biopics, hétérosexuels…

    Vous avez en revanche travaillé pour des musées, avec ce court métrage "Last address", projeté au MOMA...

    Il est visible sur internet. Ca parle des artistes new-yorkais des années 80 morts du sida, à travers des images des maisons où ils ont vécu juste avant de mourir. C’est un film sur la perte d'une génération, mais aussi sur l’envie de ce souvenir de ces artistes.  A l’époque, on pouvait se tenir à l’écart du mouvement dominant, plutôt que d’être assimilé par lui. C’est très inspirant pour moi, car ça nous fait réaliser qu’on acquiert une force en cherchant à rester différent, et pas en cherchant à être pareil.

    Ira Sachs

    Parlez-nous de la musique d'Arthur Russell, qui traduit bien le mélange de douceur et de violence du film...

    Il est présent dans Last address, il est mort du sida en 1993. Il a vécu à New-York dans les années 80. Il a fait cette musique expérimentale, rock, disco, sauvage et inventive, mais il était très peu connu de son vivant. On l'a découvert dix ans après sa mort. J’ai voulu utiliser sa musique un peu comme celle de Simon and Garfunkel dans Le Lauréat ou d'Aimee Mann dans Magnolia : comme un personnage. Sa musique est très complexe, elle a de la profondeur, de l'humour, de la légèreté… Le générique de début du film est très important : il y a ce mélange de douceur et de sexualité, de nudité et d’humour, de légereté et d’obscurité, avec à la fois la musique et les dessins, qui sont l'oeuvre de mon mari Boris -représenté par le personnage d’Igor dans le film.

    Le tout premier film sur lequel vous ayez travaillé, "Un compagnon de longue date", en 1989, était déjà centré sur un couple gay. Diriez-vous que depuis, la représentation des couples gays a beaucoup évolué ?

    Mon rôle sur ce film était très mineur. En gros, je promenais le chien du réalisateur, ce qui était important pour lui mais disons que ce n’était pas vraiment un travail créatif ! Mais mon premier film, Le Delta (1996), parle d’ un ado qui n’assume pas son homosexualité, d’un individu mis à l’épreuve par ses sentiments. Depuis, je n’avais pas fait de film avec des personnages homosexuels. Et je crois que ça veut dire quelque chose. On nous a encouragés, économiquement et socialement, à faire des films fédérateurs. D’une certaine manière, plusieurs réalisateurs gays, comme moi, sont retournés dans le placard. On s’est servi de l’étiquette « queer » pour couvrir le fait qu’on évitait en réalité de parler d’homosexualité. Aujourd’hui, il y a peut-être une forme de new queer cinema, plus réaliste, avec des films comme Weekend. Pour moi, en tout cas, la différence, c’est que "Delta" traitait de la question de l’identité. Aujourd’hui c’est différent : je vis ouvertement mon homosexualité depuis 25 ans. Dans "Keep the lights on", le personnage ne se tient pas à l’écart de la société. Le film parle d’un couple, l’homosexualité n’est pas la question principale. C’est une grande différence, due il me semble à l’évolution de la société.

    Propos recueillis à Paris le 6 juin 2012 par Julien Dokhan

    La bande-annonce de "Keep the lights on", en salles le 22 août

    Keep the Lights On

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