Soleil vert, 40 ans après : un futur toujours aussi condamné ?
Par Olivier Pallaruelo ▪ jeudi 29 janvier 2015 - 20h00

"Soleil Vert", un classique de la SF hors du commun d'un atroce pessimisme, ressort en salle. L'occasion de constater que son discours écologique et humain n'a hélas rien perdu de sa force, 40 après. Bien au contraire.

Le 26 juin 1974 sortait en France Soleil Vert de Richard Fleischer. Adapté du roman Make Room  ! Make Room ! de Harry Harrison et publié en 1966, le film est devenu un classique de la SF hors du commun d'un atroce pessimisme, dont le discours catastrophiste écologique et humain n'a hélas rien perdu de sa force, 40 ans après. Bien au contraire. "Soleil vert, film de Science-fiction, confine presque au documentaire. Tout ce que j'y ai montré à titre fictif est désormais d'actualité. Ce film est un adieu au second Paradis Terrestre détruit cette fois par les humains" dira Fleischer, lucide, des années après la sortie de son chef-d'oeuvre absolu.

"Il y avait un monde autrefois..."

New York city. Année : 2022. Avec 40 millions d'habitants, la ville est devenue une métropole surpeuplée, où règne la misère absolue et le manque de nourriture. Les gens s'entassent partout où ils peuvent : dans la rue, dans les cages d'escaliers...Partout. Un atroce brouillard jaunâtre de pollution flotte d'ailleurs en permanence au-dessus de la ville. L'écosystème, si fragile, a pratiquement disparu. Les arbres, les animaux ont disparus, victimes de la déforestation, la surexploitation, et la pollution.

Dès le générique d'ouverture du film, absolument brillant et terrifiant, le spectateur est foudroyé : quelque chose s'est définitivement cassé dans la grande marche vers le progrès de la Civilisation, ou du moins ce qui est présenté comme tel. Le développement industriel à marche forcée et ses ravages, les effets non maîtrisés de la surconsommation et l'épuisement des ressources naturelles ont achevés d'hypothéquer l'avenir de l'Homme en quelques décennies à peine.

Pour les plus fortunés, qui ont accès à l'eau potable et à de vrais aliments cultivés dans des fermes protégés comme des forteresses, rien n'est trop beau. Une tranche de bifteck se négocie 500 $; un pot de confiture 150 $. Mais pour le commun des mortels, la nourriture naturelle, telle que nous la connaissons aujourd'hui, n'existe plus. La nourriture est désormais fabriquée par la toute puissante Soylent Corporation. une nourriture synthétique sous forme de tablettes dont la couleur varie selon les jours de la semaine. Et la firme vient justement d'introduire un nouvel aliment que la population s'arrache : le Soleil Vert, prétendument fabriqué à partir de plancton hautement énergétique.

Ci-dessus, une émouvante scène du film, dans laquelle Thorn et Sol font un repas avec des aliments devenus inaccessibles pour le commun des mortels. Alors que Thorn est un enfant du "Soleil" et n'a rien connu d'autre, Sol, lui, se souvient des saveurs oubliées...

Dans ce monde de chaos absolu, la seule chose qui fonctionne à peu près, c'est encore la Police, dont le gouvernement gonfle les effectifs dans un seul but : empêcher les émeutes. Police à laquelle appartient aussi Robert Thorn (Charlton Heston), inspecteur à la Police judiciaire. Un jour, il est chargé d'élucider le meurtre de William Simonson (Joseph Cotten), retrouvé assassiné dans son appartement. Ce dernier était l'un des dirigeants de la Soylent Corporation. Aidé de son vieil ami Sol Roth (bouleversant Edward G. Robinson, qui trouve là son ultime rôle) qui, lui, a connu "l'ancien monde", Thorn se lance dans une (en)quête sur l'effroyable vérité que certaines personnes avaient voulu garder secret en tuant Simonson...

“Un tel chaos écologique n’est que trop probable, mais il y a eu tellement d’avertissements mélodramatiques à ce sujet dans des essais et des fictions spéculatives comme celle-ci que la répétition émousse et use le sentiment d’urgence” (Time Magazine, à la sortie du film en 1973)

La prise de conscience écologique

Plongeant ses racines dans une prise de conscience collective -et progressive- des enjeux liés à l'écologie au début des années 1970, Soleil Vert s'inscrit aussi dans le courant de ces oeuvres désenchantées, et en particulier les oeuvres de Science-Fiction, produites à cette époque aux Etats-Unis. Un pays alors plongé en plein doute et marasme économique, dont la confiance envers la politique est sévéremment ébranlée avec le scandale du Watergate qui aboutira en 1974 à la démission du président Richard Nixon.

La scène des émeutes d'une population affamée, privée de soleil vert et littéralement ramassée par des pelleteuses. Une séquence atroce, qui souligne l'insignifiance de l'individu dans une société exsangue et en ruine.

C'est aussi un pays encore meurtri par la guerre du Viêtnam. Le doute, l'angoisse face à l'avenir. L'American Way of Life, si cher au coeur et aux yeux des américains, a-t-il encore un avenir ? Au cinéma, outre les Thrillers conspirationnistes, les films catastrophes et de SF anxiogènes ont le vent en poupe : L'âge de cristal, New York ne répond plus, Le Survivant (déjà avec Charlton Heston), Rollerball ou le sport ultra violent qui sert d'exutoire à une société en manque de sensations fortes, Mondwest...

Les lendemains qui déchantent sont ainsi fréquents dans la science-fiction; un genre qui par définition reflète nos peurs face aux changements sociaux ou technologiques. Dans Soleil Vert, le cataclysme arrive par érosion : la fin du monde par disparition d'un élément essentiel à notre existence, en l'occurence l'eau et la nourriture. Mais l'agonie de l'espèce humaine est lente et progressive -comme le souligne d'ailleurs l'extraordinaire générique d'ouverture-; le temps nécessaire pour épuiser les ressources de la planète.

Un jugement sévère sur notre société

Le genre apocalyptique apparaît comme un moyen de porter un jugement -souvent sévère- sur notre société. A l'époque de la sortie du film, certaines critiques reprochèrent à Richard Fleischer d'avoir inclu trop d'éléments contemporains, à commencer par le mobilier luxueux -et très Seventies- de l'appartement de Simonson. En somme, de ne pas livrer un film de SF assez intemporel, dans la veine de ce que fit brillamment Kubrick avec 2001 : l'odyssée de l'espace.

Mais c'était ne pas comprendre la démarche de Fleischer, qui souhaitait au contraire établir une franche proximité avec le spectateur, le faire réagir et le révulser devant la société qu'il dépeint, dans laquelle les hommes en sont réduits à n'être qu'une simple statistique et traités comme du bétail, juste bon à être envoyés à l'abattoir; quand ils ne sont pas occupés à s'entre-dévorer. Pour rendre crédible son propos, le réalisateur s'était d'ailleurs adjoint les (prestigieux) services du Professeur Franck R. Bowerman, enseignant à la South California University, président de l'American Academy for Environmental Protection.

Les travaux du Club de Rome

En fait, l'impact du film et les discussions autour du débat sur l'écologie furent nettement amplifiés par le célèbre rapport du Club de Rome, intitulé Halte à la croissance. Un groupe de réflexion créé en 1968 réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de 53 pays, préoccupés des problèmes complexes auxquels doivent faire face toutes les sociétés, tant industrialisées qu'en développement.

Ci-dessus, l'euthanasie de Sol, une des plus bouleversantes scènes du cinéma. En échange de sa mort, il a la possibilité de se remémorer et s'émerveiller pendant 20 min devant le prodigieux spectacle qu'offrait autrefois la nature. Un impact émotionnel d'autant plus foudroyant que Edward G. Robinson était mourant d'un cancer sur le tournage.

"Les prix des denrées augmentent de telle sorte que les plus démunis mourront de faim ; d’autres, moins défavorisés, seront amenés à n’utiliser qu’une partie réduite de la terre disponible en se contentant de produits médiocres..." peut-on y lire dans le rapport publié en 1971; "Le monde s’est donné pour objectif d’accroître la population et le niveau de vie matériel de chaque individu... Si les sociétés continuent à poursuivre cet objectif, elles ne manqueront pas d’atteindre l’une ou l’autre des nombreuses limites critiques inhérentes à notre écosystème". Ce livre eut, dans le monde entier, un impact considérable : s’appuyant en particulier sur l’épuisement des ressources naturelles, il proposait de passer de l’état de croissance à l’état d’équilibre.

Dans une remarquable étude publiée en 1998 et baptisée "Géopolitique des ressources naturelles : prospectives 2020", l'historien et économiste français Philippe Chalmin écrivait à ce propos : "peu d’ouvrages de prospective auront bénéficié après leur parution d’une telle convergence d’événements confortant leur thèse. En 1972, ce furent en effet les premiers achats russes de céréales, la flambée des cours à Chicago et le début de ce qu’Henry Kissinger appela l’« arme alimentaire ». En 1973, il y eut la
guerre du Kippour et la prise de contrôle du marché pétrolier par l’OPEP ; il y eut aussi l’embargo américain sur les exportations de soja, les débuts du cartel des phosphates. En 1974, ce fut la crise du sucre... L’analyse pessimiste du club de Rome se confirmait : le monde allait manquer de matières premières ou d’énergie et le pouvoir sur les marchés appartenait désormais aux producteurs".

Depuis, les fameuses analyses catastrophistes du Club de Rome ont été largement tempérées et révisées. Il n'empêche. Dans le monde actuel, jamais l'écart entre riches et pauvres n'a été aussi important; 827 millions (source : ONU - PAM) de personnes dans le monde ne mangent pas à leur faim; les guerres pour le contrôle des ressources -en particulier les plus fondamentales comme l'eau- n'ont jamais été aussi présentes tandis que les sociétés sont de plus en plus sensibilisées à la chasse aux gaspillages. Jamais la surconsommation et la surproduction n'ont autant été au coeur de l'actualité.

En 2012, la population sur la Terre était estimée à 7,046 milliards. En 2013, l'ONU a estimé que nous serons entre 9 et 10 milliards d'habitants, dans moins d'un siècle. Au rythme des pollutions massives, de la destruction de l'environnement et de la surexploitation des sols, gageons que les générations futures n'auront pas à se nourrir de Soleil vert.

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Commentaires

  • Sicyons

    Une fois n'est pas coutume, merci à Allociné pour d'une part avoir fait un vrai effort rédactionnel sur cet article, et d'autre part avoir chois de rendre hommage à un aussi grand film de SF. Ce qui permet aussi de rappeler à quel point Richard Fleischer est un réalisateur sous-estimé.

  • hcfan

    les algues, les insectes et la pisciculture (au sein d'un écosystème) devrait être à même de nous épargner cet avenir (sur le plan de la nourriture en tout cas) mais il faudrait accélérer grandement les changements d'habitude alimentaire et réduire rapidement l'élevage bovin (celui qui "gâche" le plus de nourriture)

  • xenon6128

    Félicitations pour cet excellent article !!! Ou quand le cinéma d'anticipation rejoint la réalité... ou l'inverse...

  • this is my movies

    Bravo pour cet excellent article, fouillé, touffu, informatif et éclairant. Et une piqûre de rappel à propos de cet excellent film qui m'a laissé KO lors de ma vision il y a quelques années.
    Un très bon article sur dvdclassik est également à la une et vient rappeler à quel point ce film est très important dans l'histoire du cinéma et réhabilite ce réalisateur trop méconnu et sous-estimé qu'était Richard Fleischer.

  • scarface1972

    çà repasse ce we à l'ugc près de chez moi, je vais le tenter celui là vu la moyenne qu'il a

  • my_name_is_bruce

    Soleil Vert et... Highlander 2 (oui, oui, le film est sous evalué), deux grands films de SF a avoir parfaitement visé juste sur notre avenir !!

  • MrYouss

    Quel article ! ^^

  • Netrisca

    J'en bouffe tout les matin du soleil vert et je ne m'en porte que mieux ! je recommande :)

  • zarathou

    Merci à Olivier Pallaruelo d'avoir pris le temps de rédiger cet article qui fait contraste par rapport à d'autres plus vains et consuméristes. En espérant que ça donne envie aux internautes de découvrir le film et pourquoi pas, de se pencher sur ces problématiques d'aujourd'hui, d'avant hier et de demain.

  • empeureur18

    c'est un putaing de classique du cinema
    en plus charlton heston quand meme il a jouer dans combien de classiques ce gars la
    matez le survivant qui est pas mal aussi

  • ghyom

    Pas touche à mon steak ! grrrrr

  • Drakkhen

    Alors si c'est une blague, je dis bravo. Merci pour la barre de rire.
    Si ce n'en est pas une...
    Highlander 2, un des rares films ou j'ai failli quitter la salle alors que j'étais un fan du 1er. Non seulement la version d'origine est une catastrophe, mais en plus elle détruit toute la mythologie du 1er (Mulcahy virera d'ailleurs tout ce qui touche aux extra-terrestre dans sa Director's Cut).
    Même Christophe Lambert, qui n'a pourtant jamais eu peur de faire des nanars s'il s'amuse, a failli quitter la production. On ne parle même pas de Connery qui est surement venu dans cette galère que pour toucher son gros chèque.
    Il a fallu plusieurs Director's Cut pour que le film soit regardable (En 1995 par Mulcahy et en 2004 par les producteur, basé sur la DC de Mulcahy).
    Enfin Highlander 2 figure régulièrement dans les top des plus mauvaises suites/film jamais réalisé et ce à juste titre.
    Alors oui, il y a vaguement un préambule commun au 2 films à la rigueur, mais pour le niveau qualitatif, non vraiment fallait oser...

  • Stark 07

    Je ne manquerais pas de le revoir s'il passe près de chez moi. Un de mes film de SF préféré.

  • Myst?re E

    J’imagine qu'il y aura bientôt un remake...

  • lexcalvin

    Pendant la projection à l'époque, je regardais le projecteur, la moquette les autres (rares) spectateurs ... tout sauf l'écran.

    Un film marqué à jamais du sceau de l'infamie.

    N'oublions jamais !

  • Genevieve Vavance

    Bon article!
    Me rappelle plus trop du film par contre, je l'ai vu quand j'étais gosse.

  • calstrak

    Le soleil vert est l'un des film les plus fort,car l'écologie nous touche tous,même si on à pas tous la même politique,l'Écologie est un sujet qui regarde tout le monde!

  • Genevieve Vavance

    Et encore moins aux frites qui vont avec.

  • calstrak

    Si,il y aura lieu un remake,ce ne sera pas le même film,car l'effet surprise est celui de 1973 qui était en avance sur son temps.

  • calstrak

    Je suis assez d"accord,le Survivant(Omega Man),est le meilleur des trois adaptations de "I Am Legend" de Richard Mattheson,même si la version avec Charlton Heston n'est pas très fidèle au bouquin,en revanche la description que représentait le romancier sur son héros ,Robert Nevile est très proche du physique du grand Charlton Heston.

  • AlloCine

    Bonjour,

    Nous avions évoqué ce sujet dans un dossier. Vous trouverez des éléments de réponse ici : http://www.allocine.fr/article...

    Cdt,

    OP

  • my_name_is_bruce

    Malheureusement entre 1991 et 2015, tu n'es pas devenu plus intelligent !

  • Maax_29

    Et pourtant, c'est exactement ce qui est en train d'arriver : avec 8 milliards d'individus, le genre humain consomme chaque année l'équivalent de deux planètes terres. C'est triste à dire, mais nous sommes devenus trop nombreux.

  • jean W.

    De toute façon en pensant que l'homme est la nature et en oubliant que nous ne sommes qu'un attribut de celle-ci nous courons à notre pertes. Ce n'est pas être pessimiste que de voir les choses en face. Et pourtant nous devons continuer à nous immerger dans l'illusion du monde tels que les hommes l'ont façonnés. Il n'y a pas de vérité ou de fin en soit, juste une boucle d'où peut-être, un jour, nous ne ferons plus partie.

  • hcfan

    Je sais, je sais c'est bien bon, mais il mange beaucoup de verdure et autre avant le steak...

  • Marshall34

    "Soleil Vert" m'a fait penser à "Le meilleur des mondes" de A.Huxley avec la place des femmes (appellé très chaleureusement "mobilier"), et bien sur l'avenir écologique et démographique désastreux, la police mondiale, etc. Les scènes de bouffe, du camion et le final (!) sont particulièrement bien rendues ! Un classique.

  • Marshall34

    Vu la fin du film, je trouve cela bienvenue...

  • calstrak

    Merci,je vais le lire

  • Lux Aeterna

    Soleil Vert est un film beaucoup trop optimiste. La réalité sera largement pire.

  • raymas72

    j'ai vu ce film étant adolescent il y a près de 30 ans. puis j'ai lu le livre (la fin étant moins horrible). J'ai gardé le DVD depuis peu dans ma collection car ce film ne repassera jamais à la TV me suis-je dit.
    ce film m'a effrayé. depuis toujours. je pense que le Monde est sur la voie de ce qui hélas s'annonce nom. plus comme un scénario mais une sinistre prophétie.

  • my_name_is_bruce

    Le DVD est horrible! Achete le Blu-Ray, franchement c'est mieux.

  • lexcalvin

    ???? Je n'ai rien supprimé, bonjour la parano ...

  • WalterX

    Je rejoins jettrink, si remake il y a, il n'y aura pas ce mystère qui donne toute sa puissance au film. Donc je n'y vois pas trop l'interêt.

  • WalterX

    Je ne comprends pas trop la traduction française du titre, "Soylent" n'a aucun rapport avec soleil. C'est un nom propre donné à une marque. Donc "Soleil Vert" peut être parce qu'il y a constamant se voile verdatre en journée ?

  • Florian Malnoe

    peut-être un écho de greenhouse effect, effet de serre ?), .

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