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Les Chevaliers blancs : "Jusqu'où le désir d'enfant peut faire perdre la tête ?"
Par Raphaëlle Raux-Moreau — 20 janv. 2016 à 19:23
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Après le beau vertige d’"A perdre la raison", le réalisateur belge Joachim Lafosse revient avec ses fascinants "Chevaliers Blancs", film qui ravive à sa façon le scandale humanitaire de l’Arche de Zoé…Rencontre !

Allociné : Qu'est-ce qui vous a vraiment fasciné et passionné dans l'affaire de l'Arche de Zoé ?
Joachim Lafosse
 : Quand j’ai entendu parler du récit médiatique, comme cinéaste, je n'ai pas pu m’empêcher de me dire : "Mais quelle opportunité..." C’est presque mythique. C’est sur les rapports entre le Nord et le Sud. Et puis, il y avait aussi quelque chose d'autre qui me plaisait dans cette histoire, c’est [cette idée de] l’enfer qui est pavé de bonnes intentions. On rencontre rarement des gens dans la vie qui vous disent : "Je vais faire le mal." Et par contre des gens qui disent qu’ils font du bien ou qui ont éventuellement envie de sauver le monde, on en voit quelques-uns.

Ce qui est intéressant, c‘est de proposer aux spectateurs une espèce de réflexion ou un jeu autour de la question de savoir où est la limite entre ce qui va engendrer du bien ou du mal. Et puis, sans parler de ce récit médiatique, [l'envie] c’était surtout de rester sur mes préoccupations tout en ouvrant, tout en amenant des questions complexes et en les rendant accessibles. [Je voulais] essayer d’offrir un cinéma proche de Sidney Lumet, c’est-à-dire un cinéma du personnage, qui suit le personnage, les acteurs, et qui d’abord et avant tout, emmène autour d’une histoire. Je suis un grand fan de Serpico, 12 hommes en colère, Un après-midi de chien. Ce sont des films qui restent ludiques tout en osant la complexité. Il n'y a personne qui a dit qu’on réfléchissait moins bien en s’embêtant…

On ne dit pas assez que s’emparer d’un fait divers, c’est très casse-cou

Probablement qu’on réfléchit mieux dans le plaisir. Avant, j’avais fait des films presque parfois un peu dogmatiques. Et sur celui-ci, avec le directeur photo, on s’est souvent dit : "Laissons-nous aller à ce qui vient, à la manière dont la scène qu’on tourne nous emporte". Vincent Lindon est un partenaire de travail absolument magnifique. C’est quelqu’un qui doute, qui cherche, qui a la générosité de dire ce qu’il pense. C’était la rencontre idéale pour faire ce film.

C’est à lui que vous avez pensé tout de suite ?
Oui, c’est la première personne à laquelle j’ai pensé pour le film. Après, je dois être honnête, il y a eu des méandres. C'est un peu comme quand on sait qu’on aime une femme mais qu'on a quelques autres histoires avant de la rencontrer vraiment et qu'on se dit : "Ok, maintenant j’arrête de déconner, c’est à elle que je pensais".

C'est la première fois que Vincent Lindon joue un personnage ambigu

J’étais très heureux quand il a dit oui. Surtout quand j’ai décidé que c’était lui, et puis qu’il a dit oui, c’était super… C’est la meilleure personne pour jouer ce rôle. Parce que c’est quelqu’un qui a toujours défendu la veuve et l’orphelin. Il le dit d’ailleurs : c’est la première fois qu’il joue un personnage ambigu, qui a cette complexité-là. Et il a également joué peu de personnages qui engendrent le pire.

Vous avez eu envie de vous emparer du sujet dès 2007 ?
Oui, au moment où j’en entends parler dans les médias. Et là, je suis attrapé. Surtout, à ce moment-là, je viens de faire un film qui s’appelle A perdre la raison et qui aborde déjà la question de l’enfer pavé de bonnes intentions avec ce médecin trop bienveillant qui finit, par sa générosité et son altruisme, par mettre sous emprise un jeune couple et qui adopte aussi… Je me suis dit qu’il y avait un prolongement. 

J’imagine qu'à l'écriture, ça été compliqué de s’emparer de ce récit…
On ne dit pas assez que s’emparer d’un fait divers, c’est très casse-cou. C’est proposer au public une histoire qu’il connait déjà ou qu’il croit connaitre déjà. Du coup, il faut proposer de la mise en scène, un point de vue, une manière d’observer, de regarder. Et ça, ça prend du temps. Et puis tout le creux est à écrire. Comme je ne veux jamais rencontrer les protagonistes des affaires dont je m’inspire pour laisser libre court à mon imagination, ça prend du temps. J’ai écrit plus rapidement les films qui n’étaient pas inspirés de faits divers que ceux qui l’étaient. Ce qui est a priori assez paradoxal.


Pourquoi ne pas avoir voulu rencontrer les vrais protagonistes de l'affaire ?
C’est une manière de laisser libre court à mon imagination mais aussi de les respecter d’une certaine manière. Car imaginez, si je vous disais : "Oui, mon film, c’est la vérité au sujet de l’Arche de Zoé"… Je serais dingue. Qui connait la vérité au sujet de cette affaire ? Et la vérité, je m’en fiche d’ailleurs. Ce qui compte, c’est que le film ait du sens, qu’il pose les bonnes questions. Ce n’est pas mon point de vue qui doit l’emporter. L’enjeu, c’est de réussir à faire voir au spectateur qu’il peut en avoir un de point de vue. C’est ce qui me plait, lorsqu’on sort de la salle et qu’il y ait des spectateurs qui trouvent que ce sont des gens bien et d’autres qui les voient comme des crapules… 

Cette histoire est moderne. Je pense qu'on verra de plus en plus de Jacques Arnault

C’est ce genre de réactions que vous attendez aussi ?
J’adore. Une œuvre doit faire miroir, elle doit nous renvoyer à ce qu’on est. Je pense que l’auteur doit s’absenter par rapport à son œuvre.

Cette affaire commence à dater, dans le sens où certains en ont encore des réméniscences quand d'autres ont totalement oublié les faits. Est-ce que vous aviez également dans l'idée de rappeler ce qui s'est passé, que cette histoire a bien eu lieu ?  
Ce qui m'intéresse, c'est le mythe que représente cette histoire. Elle a une modernité cette histoire. Elle est totalement contemporaine. Je pense que des Jacques Arnault, on en verra de plus en plus. Le désinvestissement dans la politique, la fin du religieux et la montée des narcissismes... On verra de plus en plus de Jacques Arnault. C'est mon hypothèse. La fin du politique, c'est aussi la naissance du caritatif...

Vous pensez que les gens se dépolitisent et cherchent de nouvelles manières, de nouvelles voies ?
Oui, avec les risques que cela comporte. C'est aussi ce qui m'a fasciné dans cette histoire.

Vous avez tourné au Maroc au sein de communautés tchadiennes. Vous avez passé beaucoup de temps avec eux. Quel était leur point de vue sur cette affaire, huit ans après ?
Alors, ça, c'était absolument passionnant. Car quand on a fait lire le scénario aux Tchadiens avec qui on a tourné le film, ils étaient super fiers et heureux de travailler sur le film. Ils disaient : "On va enfin faire un film qui va montrer le mensonge auquel on a été confrontés." On tournait des scènes, ils applaudissaient à la fin des séquences, ils rigolaient de l'énormité du mensonge. Imaginez un Africain qui viendrait en France et qui annoncerait qu'il est là pour s'occuper des orphelins français pendant 15 ans, pour les éduquer et qui, trois semaines après, essaierait d'amener ces orphelins français à des parents en désir d'enfants en Afrique... On serait furieux. C'est ce qui m'a donné envie de faire le film.

Quelque part, ce sont des populistes de l'humanitaire, des ayatollahs du droit d'ingérence
Est-ce que vous avez discuté avec eux de la question du mensonge ? Est-ce que s'ils se sont demandés à un moment donné : "Comment on a pu croire à un tel mensonge ?"
Le sujet, c'est la croyance. Croire c'est rassurant, ça apaise. C'est plus compliqué d'être critique et lucide. C'est pour ça que des gens votent pour des propositions extrêmes, c'est comme ça que les populismes montent. Quelque part, les protagonistes dont je me suis inspiré, ce sont des populistes de l'humanitaire, des ayatollahs du droit d'ingérence. Mais, cette proposition simpliste, elle a trouvé sa place. Car quand même, Jacques Arnault, il arrive à rassembler 300 personnes qui lui filent 2000 euros. Est-ce qu'on peut appeler ça des commanditaires ou pas, je ne sais pas, c'est une question. On a peu parlé des financiers. C'est qui les financiers du projet ?

Est-ce que les financiers du projet, les candidats adoptant qui confient leur 2000 euros à Jacques Arnault, étaient au courant que le Tchad interdisait l'adoption internationale ? Est-ce qu'ils connaissaient le mensonge de Jacques Arnault ? Au nom du désir d'enfant, on ne peut pas accepter ces mensonges-là. Il y a une question que pose le film que je trouve fondamentale, c'est de savoir ce qui qui distingue le droit à l'enfant du droit de l'enfant. On a oublié le droit de ces enfants, le droit de rester dans leur pays, d'être éduqués par des gens de chez eux malgré le fait qu'ils soient orphelins... 

Jusqu'où le désir d'enfant peut nous faire perdre la tête ?

 

Auparavant, vous avez fait beaucoup de films qui se déroulaient dans la cellule familiale. Ici, vous plongez dans le film d'aventure mais vous gardez toujours une part intimiste dans le sens où cela touche à l'enfant. Même si les personnages n'en parlent pas, chacun a forcément des raisons d'être là, dans cette ONG, chacun a peut-être un désir d'enfant qu'il a pu assouvir ou pas. On sent tout cela dans les regards...
Jusqu'où ce désir d'enfant peut nous faire perdre la tête...

On rencontre beaucoup de détresse parmi les gens qui s'engagent dans le caritatif

Mais, on s'interroge forcément à un moment donné sur les motivations de ce couple et sur ceux qui les accompagne. Des questions sur leur histoire personnelle, leur passé, sur ce qui les a poussés à s'engager dans cette direction jusqu'au-boutiste. C'est un choix de ne pas dire ces motivations ?
C'est un refus d'une forme de psychologisation un peu facile à mes yeux. Je peux me tromper... Je pense que c'est vraiment l'ivresse narcissique qui les anime. Jean-Christophe Rufin dans "Checkpoint", il raconte ça très bien. Finalement, on rencontre beaucoup de détresse parmi les gens qui s'engagent dans le caritatif ou dans l'humanitaire. C'est une des difficultés que rencontrent justement les professionnels de l'humanitaire.

On le voit dans le film lorsque les enfants n'arrivent pas, il y a une partie de l'équipe qui est frustrée. Ils n'ont pas l'adrénaline qu'ils souhaiteraient avoir, ils ne sont pas remboursés sur leur générosité. Tout à coup, leur altruisme n'est pas si gratuit que ça. On ne fait rien gratuitement, je crois. Moi, aujourd'hui, je préfère quelqu'un qui me dit : "Je fais les choses pour gagner ma vie", plutôt que quelqu'un qui me dit : "Je fais tout ça pour sauver le monde". Ca me paraît moins suspect.

Des politiques qui applaudissent une association caritative, c'est des gens qui reconnaissent leur défaite

Est-ce que faire ce film a changé votre regard sur ce genre d'action ?
Non, il était déjà... J'avais déjà ma petite idée (rires). Moi, je pense qu'il faut revenir au politique ou en tout cas essayer d'être le plus possible au politique. C'est-à-dire comment vivre ensemble, comment faire vivre la chose publique ensemble. Quand je vois des politiciens applaudir lors de soirées caritatives, je me dis : "Quelle défaite". Toujours. 

A ce point ?
J'ai toujours pensé ça. Je ne sais pas d'où ça me vient mais j'ai toujours été horrifié par ça. Ce n'est pas dans une logique paranoïaque où je verrais le mal partout, mais.. Chacun sa place. Des politiques qui applaudissent une association caritative, c'est des gens qui reconnaissent leur défaite. 

Joachim Lafosse et son actrice, Louise Bourgoin.

Vous avez souvent dit que, dans votre cinéma, faire le mal au nom du bien et la manipulation étaient une sorte d'obsession... 
C'est le lien pervers qui me fascine. La proposition perverse scénaristiquement parlant ou au niveau de la mise en scène est fascinante parce que ce qu'il y a à filmer dans le lien pervers, c'est ce qu'il engendre. Quand on a un personnage principal qui ne croit qu'en lui, qui ne doute rien, il s'agit de filmer ce que cela engendre, comment cela va affecter les uns ou les autres. Et ça, c'est une entreprise qui m'a toujours plu dans l'écriture ou la mise en scène.  

C'est une manipulation consciente ou inconsciente ?
C'est inconscient, c'est bien pour ça qu'il est très difficile de soigner les pervers puisque, pour eux, ils font le bien.

Vous pensez aux pervers narcissiques ?
Oui, par exemple. On a jamais vu un pervers narcissique dire : "Je suis en train de faire le mal." Ce qui est étonnant, c'est que lorsque vous faites un film sur un sujet comme celui-là, finalement, vous devez entreprendre les mêmes actions que les gens que vous filmez. Et ce qu'on s'est souvent dit avec l'équipe, c'est que pour qu'on soit plus conséquents que les protagonistes dont on s'est inspiré, c'est-à-dire que notre film ne soit pas un fiasco, comme le fiasco humanitaire qu'on mettait en scène, on s'est rendu compte qu'il fallait qu'on parle beaucoup entre nous, qu'on demande conseil, qu'on écoute les critiques, qu'on se remette en question, qu'on travaille dans le doute. Et ça nous a sauvés. 

Pourquoi avoir choisir de commencer tout de suite le film en Afrique et de le terminer aussi en Afrique, sans passer par la France ?
C'est une très bonne question. Je voulais plonger le spectateur français dans la peau d'un Africain qui voit débarquer ces humanitaires français et qui va découvrir le mensonge, voir les choses se dévoiler petit à petit à ses yeux. Tout ce qui suit, ce qui a fait la plus grande partie du récit médiatique, ne m'intéresse plus. Ca me plaisait de vivre avec des personnages pendant deux ou trois ans et de me demander comment ils avaient rêver que ça se passe bien (rires). 

Vincent Lindon dans son rôle le plus ambigu ?

 

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