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    Moi, Daniel Blake : "La société est bâtie sur le conflit" selon Ken Loach
    Par Maximilien Pierrette — 25 oct. 2016 à 05:55
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    Quelques mois après avoir reçu sa seconde Palme d'Or au Festival de Cannes, Ken Loach a évoqué "Moi, Daniel Blake" à notre micro. Son dernier long métrage. Ou peut-être pas.

    On ne devait plus l'y reprendre après Jimmy's Hall… mais il ne lui a pas fallu longtemps pour repasser derrière une caméra afin de mettre en scène ce que Thierry Frémaux a décrit comme "son nouveau dernier film, en attendant le prochain", au moment d'annoncer sa sélection en Compétition à Cannes. Un retour gagnant à plus d'un titre pour Ken Loach, qui a remporté une seconde Palme d'Or grâce à Moi, Daniel Blake, dix ans après celle du Vent se lève. Rencontre avec un cinéaste aussi enragé sur grand écran qu'il est calme dans la vie.

    AlloCiné : Il y a deux ans, "Jimmy's Hall" était présenté comme votre dernier film... et vous revoilà avec ce film. Qu'est-ce qui vous a poussé à sortir de votre retraite ?
    Ken Loach : J'ai dit que j'arrêtais au début du tournage de Jimmy's Hall, car j'avais longtemps été loin de chez moi et que j'étais sur le point de l'être encore. C'était un très beau film à faire, mais il m'a demandé tellement d'énergie que je n'étais pas certain de pouvoir recommencer ensuite. Mais je suis revenu, j'ai parlé à des gens et je me suis rendu compte qu'il y avait encore beaucoup d'histoires à raconter.

    Et Paul Laverty, mon scénariste, et moi-même avons pensé qu'il serait bien de faire ce petit film. Il n'a d'ailleurs pas été compliqué à faire, car nous étions dans une seule ville, le récit se déroule à notre époque et l'histoire est très directe. Ça s'est bien passé et nous avions le sentiment que nous devions raconter cette histoire.

    Comment ce personnage de Daniel Blake est-il né ? Grâce à quelqu'un que vous avez rencontré avec Paul ?
    Daniel est un personnage de fiction, mais nous avons rencontré beaucoup de personnes dans la même situation, avec des histoires différentes à raconter. Enfin, c'est Paul qui a fait le plus de rencontres : j'étais avec lui la plupart du temps, mais il a fait beaucoup de recherches de son côté. Nous nous sommes rendus dans un grand nombre de villes et de villages, nous avons visité des banques alimentaires et parlé à des gens qui étaient au chômage et vivaient grâce aux allocations, et dont les histoires étaient similaires à celle que nous racontons.

    Encore beaucoup d'histoires à raconter

    C'est donc pour cette raison que la scène de la banque alimentaire est si réaliste et glaçante dans le film.
    Nous avons justement tourné dans une vraie banque alimentaire, et les femmes que vous voyez dans cette scène y travaillent vraiment. Tout comme les gens que l'on voit y aller sont des personnes qui s'y rendent régulièrement. Si vous y alliez aujourd'hui, vous y verriez ce que montre le film, car nous sommes très proches de la réalité. Et c'est pareil avec les gens dans le centre pour l'emploi, qui sont d'anciens employés de ce type de lieu, qui ont fini par partir car c'est un travail démoralisant.

    Vous parliez des personnes dans la même situation que celle de Daniel. Le "Moi" du titre est-il pour vous une façon de les représenter, d'être leur voix ?
    Le titre permet surtout d'affirmer Daniel Blake en tant qu'individu. D'affirmer ses droits de citoyen. Il y a une fierté dans sa façon de s'affirmer. Il dit : "C'est moi, je suis un citoyen. J'ai un nom et je ne suis pas un numéro." C'est aussi une question de respect de soi-même.

    Le Pacte
    Dave Johns et Hayley Squires

    Comment votre choix s'est-il porté sur Dave Johns pour incarner Daniel Blake ?
    Nous voyons toujours beaucoup de personnes lorsque nous faisons un film. Et l'un de nos privilèges est de ne pas avoir besoin de stars, ce qui nous permet de trouver la meilleure personne pour le rôle. Dave fait partie des gens que nous avons vus, et il vient de la même ville que le personnage [Newcastle] où il a été maçon sur des chantiers. Il connaissait en quelque sorte cette vie et ce type d'histoire.

    C'est un bon acteur comique, qui est très drôle. Sa façon de parler est très rythmée et il peut faire rire au bon moment. C'est aussi quelqu'un de très intéressant, qui dégage une vraie chaleur, et que je trouve très touchant. Il peut aussi être très sérieux, mais pas de façon déprimante. Je le trouve touchant car il vous fait sourire, et c'est plus efficace qu'avec quelqu'un qui est tout le temps misérable.

    Le fait qu'il vienne de la scène stand-up était-il un plus pour vous, lorsqu'il s'agissait de le laisser improviser ?
    Oui, tout comme sa façon de parler. Mais il n'a pas tant improvisé que cela, car la majorité de ses dialogues provient du scénario de Paul. Ça n'est pas un film improvisé.

    La société est bâtie sur le conflit

    Il y a beaucoup d'aspects politiques dans vos films, et le documentaire "Versus" [consacré à Ken Loach et récemment diffusé en Grande-Bretagne] souligne que vous considérez la politique comme l'essence du conflit et du drame. Cela signifie-t-il que vous êtes plus inspiré à ce sujet aujourd'hui ?
    Oui, mais c'est une lutte continue, car nous sommes à une époque pendant laquelle les conflits perdurent. Mais la société est bâtie sur le conflit, avec les classes ouvrière et dirigeante. Le conflit est tout le temps présent, qu'il soit visible ou non. Mais ce qu'il se passe aujourd'hui est extraordinaire :  en Grande Bretagne, c'est le leader du Labor Party, pour la première fois de son histoire, qui monte au front. Imaginez François Hollande faire le piquet de grève. Les dirigeants du parti social-démocrate l'ont déplacé trop à gauche et se tiennent au milieu des grévistes.

    C'est un peu comme votre Parti Socialiste en France : c'est un changement énorme. Et c'est pour cette raison que toute la presse est contre notre parti ici. C'est comme si Olivier Besancenot était à la tête du Parti Socialiste.

    Pensez-vous que les films soient capables de faire changer les choses ? Surtout un film comme "Moi, Daniel Blake", avec sa Palme d'Or ?
    En soi, un film ne peut rien changer, car seuls les mouvements politiques le peuvent. Mais un film peut encourager un point de vue et poser une question.

    BORDE-MOREAU / BESTIMAGE

    En reçevant la Palme d'Or, vous avez pourtant dit que le cinéma se devait de pointer du doigt les injustices générées par des pratiques libérales toujours plus impitoyables. Donc vous sous-entendiez qu'un film peut agir sur les consciences.
    Oui, il peut contribuer au changement. Les hommes politiques sont dévoués aux lois et ne vont pas changer, donc il faut les défaire. Car ils ne vont pas changer d'avis tous seuls.

    Pour en revenir à cette seconde Palme d'Or, vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti durant cette cérémonie ? Et notamment lorsque le Grand Prix a été remis à Xavier Dolan alors que vous n'étiez plus que deux en lice.
    Oui, mais vous restez surtout assis à attendre dans ce type de cérémonie. Nous étions déjà très heureux de venir à Cannes avec un film aussi modeste, donc c'était extraordinaire que d'être rappelé le jour du palmarès. Et parfois, lorsque vous avez été rappelé pour recevoir un prix important, vous avez une escorte policière : quand nous avons vu que nous en avions une, nous avons pensé que c'était bon signe (rires) Mais je ne savais pas à quoi m'attendre, et le plus gros effet de cette Palme, c'est que davantage de personnes seront susceptibles de voir le film en salles. C'est un énorme avantage.

    Quelle a été la différence entre votre première Palme d'Or et celle-ci, au niveau de votre sentiment au moment de la recevoir ?
    Je pense que c'était pareil. Dans les deux cas j'étais bouleversé, mais c'est un prix que je reçois au nom de tout le monde, qu'il s'agisse des acteurs, du caméraman, du monteur, du chef décorateur, du producteur... Tout le monde.

    Contrairement à vos précédents film, "Moi, Daniel Blake" contient très peu de scènes de débat, alors que c'est l'une de vos marques de fabrique. Pourquoi ?
    Lorsque les gens se disputent et entrent en conflit, c'est parce que ce sont des personnes politiques. C'est ce que font les hommes politiques : ils se battent pour des idées. Et c'est quelque chose que je trouve très dramatique, car il y est question de langage, et pas de gens qui se ruent l'un vers l'autre, mais je trouve que c'est tout aussi cinématographique. Il n'est pas nécessaire de tourner le dos à ceux qui expriment des idées, surtout que le conflit peut être très dramatique puisqu'il y a de grandes choses en jeu. Dans Moi, Daniel Blake, les personnages ne font pas spécialement de réflexion politique. Ils sont juste piégés. Il n'y a donc pas matière à filmer des scènes de débat.

    Aucun chien n'a été amputé d'un patte pour être dans l'un de mes films

    Il y a toujours un chien à trois pattes dans vos films : où est donc celui de Moi, Daniel Blake ?
    Vous ne l'avez pas vu ? Il est évident pourtant : quand Daniel revient vers l'appartement de Katie pour la première fois, le petit garçon pousse un caddie et celui-ci se renverse. Ils passent ensuite par la porte de derrière et on voit une image d'un chien. Et celui-ci n'a que trois pattes.

    Comment avez-vous fait pour en trouver un tout au long de votre carrière ?
    (rires) Il y en a beaucoup. Et aucun chien n'a été amputé d'une patte pour être dans l'un de mes films. Nous choisissons des chiens à qui il en manque déjà une. Il n'y a pas de cruauté envers les animaux. Mais il est parfois arrivé que nous filmions un chien à trois pattes, mais qu'il n'apparaisse pas dans le montage final car la scène est coupée. Mais pas ici.

    Au moment d'annoncer la présence de "Moi, Daniel Blake" dans la compétition cannoise, Thierry Frémaux a précisé que c'était votre dernier film... en attendant le prochain. Est-ce vraiment le dernier ?
    Je ne sais pas. Il va falloir attendre pour le savoir.

    Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 12 octobre 2016

    Juste après la Palme : Ken Loach à notre micro à Cannes

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