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Lumière 2017 - Tilda Swinton : "Je ne suis pas vraiment une actrice"
Par Léa Bodin, à Lyon — 17 oct. 2017 à 20:30
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A l'occasion Festival Lumière, nous avons rencontré la comédienne écossaise Tilda Swinton et c'est avec une immense gentillesse qu'elle a accepté de converser autour de son métier d'actrice et de son amour pour le cinéma.

Agence / Bestimage

AlloCiné : Vous êtes une vraie cinéphile, vous avez même fondé votre propre festival en Ecosse, The Ballerina Ballroom Cinema of Dreams, quel est votre premier souvenir de spectatrice ? Et y a-t-il un film qui vous a poussé à vouloir en faire votre métier ?

Tilda Swinton : Wow, c'est une excellente question ! Mon premier souvenir de specatrice... Je suis tellement vieille que le premier film que je me rappelle être allée voir au cinéma est L'Apprentie sorcière [de Robert Stevenson, sorti en 1971]. C'était une projection de Noël, au cinéma Marble Arch à Londres, à un moment où ma famille vivait là-bas. Ce qui était vraiment excitant, dans ces grands cinémas, c'est qu'on nous donnait un programme. Pour les enfants, c'est extraordinaire, je me souviens que je ramenais le programme à la maison et je le gardais sous mon oreiller. D'ailleurs, dans ce film en particulier, le lit est un véritable personnage. Être dans mon lit, relire le programme, regarder les images, c'était un moyen de rester immergée dans le film... A côté du cinéma Marble Arch, qui n'existe plus aujourd'hui, il y avait cet endroit génial qui s'appelait Lyons Corner House et où on pouvait manger plein de choses délicieuses auxquelles on n'avait pas droit d'habitude, comme d'énormes glaces. C'était un véritable événement. 

DR
L'Apprentie sorcière, de Robert Stevenson (1971)

Le premier film que je me souviens avoir vu, en revanche, c'était à la télévision. J'avais environ huit ans, et pendant de nombreuses années, j'ai cru que ce film était un rêve. Je demandais souvent aux gens s'ils avaient vu le film, ils me disaient que non, donc j'ai pensé que je l'avais rêvé. Et puis, au cours des dix dernières années, j'ai découvert qu'il s'agissait d'un film de Ray et Charles Eames, qui s'appelle Powers of Ten. On peut le voir sur Youtube. C'est un court métrage qu'ils ont fait pour une institution scientifique, au sujet de la perspective. Le film commence par un plan au-dessus d'un couple qui pique-nique, puis on s'éloigne et on voit qu'ils sont au bord d'un lac, puis on s'éloigne, et on voit qu'ils sont en Amérique du Nord, puis on s'éloigne puissance 10, et on revient au point de départ, jusqu'à la main de l'homme, dans son sang, dans son ADN, etc. C'est époustouflant ! Voir ça quand on a huit ans... Parfois, je le programme pour des enfants, c'est comme leur donner de la drogue, ça les plonges littéralement dans le cinéma. 

Certains vous appellent "le Caméléon" et la question de l'identité semble vous traverser véritablement. Est-ce que jouer la comédie, pour vous, c'est un moyen d'être tout ce que vous n'êtes pas dans la vraie vie ?

C'est d'abord une occasion de jouer, pas nécessairement une opportunité d'être, finalement c'est à peu près aussi élaboré que lorsque mes enfants étaient petits et qu'ils se déguisaient en vieille dame, ou en animal, c'est de cet ordre là ! D'un point de vue thématique, c'est un moyen d'étudier la manière dont la société essaie de nous vendre l'idée selon laquelle on n'a qu'une seule identité et on ne peut pas changer. Dans une certaine mesure et de manière étrange, je pense que je ne crois pas du tout au concept de l'identité, je pense que c'est une question de choix, d'un moment à l'autre. 

David Bowie disait toujours que les gens le considéraient comme un musicien, alors qu'il était un acteur. Quant à moi, je répondais : "Je ne suis pas vraiment une actrice." Je trouvais cela très intéressant.

On vous a aussi beaucoup comparée à David Bowie, avec qui vous avez travaillé et qui était votre ami. Avez-vous eu la chance de discuter avec lui de cette question de l'identité ?

Oui, tout au long de notre amitié, on discutait beaucoup avec David et on en a souvent parlé. Ce qui est amusant, c'est qu'il disait toujours que les gens le considéraient comme un musicien, alors qu'il était un acteur. Quant à moi, je répondais : "Je ne suis pas vraiment une actrice." Je trouvais cela très intéressant. Il jouait toujours avec cette flexibilité en matière d'identité et on se rejoignait vraiment là-dessus. C'était une chose sur laquelle ont était assez complices. 

Vous vous transformez beaucoup dans vos films, en quel sens pensez-vous que la transformation physique soit nécessaire ou non pour faire l'expérience d'une certaine identité ?

En fait, il ne s'agit pas vraiment d'une décision en soi. L'enjeu, c'est de rentrer dans le cadre d'un réalisateur en particulier et d'un film en particulier. Si vous devez entrer dans le cadre d'un film de Bela Tarr, vous n'aurez pas la même apparence que si vous devez jouer dans un film de Wes Anderson ! Et si vous êtes dans un film de Bong Joon-Ho, vous n'aurez pas la même apparence que dans un film d'Erick Zonca. C'est une question de texture. J'essaie de penser à une analogie... Je suis comme de la peinture, comme de la peinture à l'huile ! Matisse utilise de la peinture à l'huile, et peut-être qu'il utilise le même ton de bleu que Salvador Dalí, mais ils en font quelque chose de très différent, et en fin de compte ce bleu sera très différent, même si c'est la même peinture. Être flexible, cela m'intéresse énormément, et tester cette souplesse, c'est comme un jeu pour moi. J'ai toujours été une adepte de Robert Bresson, qui était connu pour faire jouer des amateurs : une personne, dans un seul film, et c'est tout, et je me suis toujours un peu sentie comme une ratée d'avoir joué dans un deuxième film, puis un autre... Il n'y a qu'un seul film où on puisse être un être humain authentique, dans le second, on devient un acteur, et dans le suivant on devient l'acteur qui était dans ce film... Ma façon de composer avec ça, c'est d'essayer de me renouveler autant que possible, même s'il y a certains aspects de moi-même que je ne peux pas changer. 

Fugu Filmverleih / Pandora Film - Exoskeleton Inc.
Tilda Swinton dans We Need To Talk About Kevin, de Lynne Ramsay (2011) et dans Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch (2013)

Vous êtes très souvent fidèles aux réalisateurs avec qui vous travaillez. Le premier d'entre eux était Derek Jarman. Pourquoi est-ce si important pour vous ?

C'est de cette manière que j'ai commencé à faire ce métier et ça me correspond vraiment. C'est même la raison pour laquelle je travaille : pour faire des films, pour me retrouver dans un collectif, au sein d'une équipe. Ces longues conversations avec certains cinéastes, qui continuent encore et encore - on discute, on fait un film, on continue à discuter, on fait un autre film, et ainsi de suite -, c'est tellement gratifiant, parce que le plus important, c'est justement l'échange. Les films sont comme les feuilles d'un arbre et la conversation, c'est le tronc. Il n'y a rien de mieux que de travailler avec ses amis ! J'ai eu énormément de chance de rencontrer Derek, pour un million de raisons, et surtout le fait qu'il m'ait entraînée dans cette aventure familiale. On a travaillé ensemble pendant neuf ans, on a fait sept films, et quand il est mort, je me suis dit : "Bon, c'est impossible que je puisse retrouver ça." Évidemment, c'était une relation unique, comme toutes les relations, mais depuis, cela fait quasiment vingt ans que je travaille avec Luca Guadagnino, je vais tourner mon quatrième film avec Jim Jarmusch, je continue à collaborer avec Bong Joon-Ho, Lynne Ramsay, Lynn Hershman, les frères Coen. Après avoir eu le bonheur de commencer ainsi, il est très heureux pour moi de découvrir que d'autres gens veulent travailler comme ça. C'est tellement drôle de travailler avec ses amis, la vie est trop courte pour s'en priver !

Vous parliez à l'instant de Luca Guadagnino, avec qui vous venez de tourner le remake de Suspiria. En tant que cinéphile, en tant qu'amoureuse du cinéma, pourquoi accepter de jouer dans un film qui a déjà été fait une première fois ?

C'est une autre version, pas un remake. C'est important de le dire, car on est de fervents admirateurs du film de Dario Argento, et il est impossible de refaire [remake] ce film. Mais si j'ai accepté, c'est parce que ce sera un film complètement différent ! C'est inspiré par la même histoire, mais ça part dans des direction différentes, ça explore d'autres motifs. C'est de la sémantique, bien sûr, mais je pense qu'il faut vraiment que les gens comprennent que ce n'est pas un remake, car le mot "remake" donne l'impression qu'on veut effacer l'original, et c'est l'opposé qu'on essaie de faire. Ça va paraître un peu grandiloquent, mais c'est comme quand Francis Bacon réalise son étude d'après le portrait du pape Innocent X par Velázquez. Ce n'est pas un remake de Velázquez. C'est finalement le plus grand des compliments, car cela revient à dire à l'original : "Vous nous avez inspiré ces idées, pas parce que vous avez échoué, mais parce que c'était suffisamment fort pour qu'on puisse emmener l'oeuvre dans un espace différent."

Powers of Ten, le court métrage de Ray et Charles Eames, qui a marqué Tilda Swinton lorsqu'elle avait huit ans : 

 

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