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Au revoir là-haut : des gueules cassées à l'impossible deuil de 14-18
Par Olivier Pallaruelo (@Olivepal) — 26 oct. 2017 à 19:00
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En salle ce mercredi, "Au revoir là-haut", de et avec Albert Dupontel, adaptation du roman de Pierre Lemaitre, Prix Goncourt 2013, dessine aussi en creux le portrait d'une France traumatisée désireuse de se sentir vivante avant tout.

Jérôme Prébois / ADCB Films

C'est peu dire que l'on attendait pas forcément  Albert Dupontel à la réalisation d'un film comme Au Revoir là-haut, assez brillante adaptation de l'oeuvre éponyme de Pierre Lemaitre, Prix Goncourt 2013. Un univers de prime abord assez éloigné des comédies mordantes et parfois saignantes de l'acteur-réalisateur, de Bernie à 9 mois ferme en passant par Enfermés dehors. De prime abord seulement.

Car Au revoir là-haut, porté notamment par un remarquable casting dont un fantastique Laurent Lafitte et un Nahuel Perez Biscayart définitivement mis sur orbite depuis 120 battements par minute, est une authentique tragi-comédie, acerbe, émouvante parfois, qui brosse aussi, au-delà de son histoire d'arnaque de monuments aux morts mis au point par deux rescapés de l'horreur des tranchées de 14-18, le portrait d'une France saignée à blanc et convalescente, désireuse de vivre avant tout. Entre le traumatisme de la guerre, l'impossibilité du travail de deuil pour les survivants et les familles qui cherchent encore leurs disparus sur les champs de bataille. Et ces gueules cassées, dont le personnage d'Edouard Péricourt fait partie, qui tentent de retrouver un semblant d'identité dont elles ont été cruellement privées après la disparition d'une partie de leurs visages. Une histoire qui était d'ailleurs au coeur du roman La Chambre des officiers de Marc Dugain, adapté au cinéma en 2001.

Ci-dessous, la bande-annonce de Au revoir là-haut"...

Au revoir là-haut Bande-annonce VF

 Au fond, Au revoir là-haut serait comme une sorte de prolongement tragi-comique et bouffonne de La Vie et rien d'autre, le chef-d'oeuvre de Bertrand Tavernier, de la Chambre des officiers mâtiné d'un zeste de l'univers de Jean-Pierre Jeunet, ce qui lui ouvre une voie assez singulière. Et ce n'est pas la moindre des qualités du film d'Albert Dupontel. L'idée de ce (petit) papier est de prolonger certains aspects historiques évoqués dans l'oeuvre, pour aller un peu plus loin, et non en une analyse de celui-ci.

Se sentir vivant avant tout : l'impossible travail de deuil

Saignée à blanc, la France a payé un lourd tribu lors de la Grande Guerre : 1,4 millions de soldats tués ou disparus, plus de 4,2 millions de soldats blessés, 300.000 civiles tués. On estime à environ 300.000 hommes, ni vivants ni déclarés morts, qui manquent à l'appel à l'heure de l'armistice. Rapidement, le terme même de "disparu" devient synonyme de décédé, et l'on parle désormais de "chers disparus" pour évoquer l'ensemble des victimes du conflit, en confondant les morts avérés et les morts supposés. Aucune distinction n'est d'ailleurs perceptible sur les monuments aux morts : les uns et les autres sont rassemblés dans un hommage commun puisque aucune catégorisation ne peut entamer l'unité du sacrifice.

Les recherches systématiques dans l'immédiat après-guerre permettront de ramener ce chiffre de 300.000 à 250.000. Dans les familles, l'espoir de retrouver la dépouille de l'être disparu va alors se substituer à celui de le voir revenir vivant. Mais la lenteur des exhumations met au supplice les familles qui vivent quotidiennement le calvaire de la disparition. "Que font pour les soldats tués et disparus les services compétents ?" lança d'ailleurs George Clémenceau, surnommé le "Père la victoire", en 1920; "Tous les champs de bataille allaient être fouillés, nous disait-on, 42000 km² de terrain allaient être retournés incessamment. Belles promesses si consolantes que nous avons voulu y ajouter foi".

L'ancienne zone des armées, désormais divisée en secteur d'état civil sous le commandement d'un officier chargé des exhumations et inhumations, ne cesse d'être explorée jusqu'en 1939. Une tâche qui sera de toute façon sans fin et inaboutie, comme l'atteste l'ossuaire de Douaumont, situé près de Verdun et inauguré en 1932, qui compte encore les restes de 130.000 soldats inconnus, français et allemands. Quand les corps exhumés sont dépourvus de plaque d'identité ou de papiers, la liste et les description des effets personnels sont les seuls éléments permettant aux familles de se prononcer. D'ailleurs, il n'est pas rare de trouver très régulièrement dans la Presse des annonces se basant sur de faibles indices pour tenter de donner une identité à un soldat inconnu dont la famille est sans nouvelle.

Dans son ouvrage Le Soldat inconnu vivant (Hachette Littérature, 2002), l'historien Jean-Yves le Naour cite le Bulletin de l'Union des pères et mères dont les fils sont morts pour la patrie, qui dénombre 70.000 cadavres retrouvés de 1919 à 1939. Et d'évoquer le détail des opérations : "tout d'abord, un examen superficiel a permis d'extraire de la terre des milliers de corps mis au jour pour partie par le ravinement; puis ce fut la prospection plus rigoureuse des anciennes sapes et tranchées au moyen de sondes. Les équipes qui officient sur le front divisé en 14 secteurs pratiquent la division des tâches afin d'être plus efficaces : les sondeurs, dont on vante les qualités, capables de localiser un corps au seul examen de la végétation et de ses nuances de couleurs, sont suivis par des terrassiers qui laissent ensuite la place aux identificateurs. Et pour que les dépouilles des militaires découvertes dans les champs ne soient pas ignorées par des agriculteurs peu scrupuleux, les propriétaires sont intéressés à la déclaration du cadavre qui donne droit à une prime de dix francs. "C'est ce que valent à ce jour les restes d'un combattant" s'apitoie le bulletin".

Regain de sipiritisme

Au lendemain de la guerre, toute une culture et rites funéraires se mettent en place. On érige des monuments aux morts dans 37.000 communes, pour saluer le sacrifice des hommes tombés aux champs d'honneur. Les rares sculpteurs survivants de la guerre connaissent un nouvel âge d'or et font fortune. C'est d'ailleurs le début de la sculpture à l'échelle industrielle tellement la demande est forte. On fait des pèlerinages en famille sur les lieux même des combats, pour apaiser ses souffrances et trouver des réponses qui ne viendront jamais. On assiste même à un net regain du spiritisme, pour tenter de communiquer avec l'être cher trop tôt disparu. L'un de ses plus ardents pratiquants fut d'ailleurs Arthur Conan Doyle : inconsolable, il perdit en effet son fils, son jeune frère et deux neveux durant la guerre.

Dans un travail de deuil, "l'objet perdu est ressenti comme une partie de soi" écrivait le psychanalyste Freud, auteur de Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort et Deuil et mélancolie, tous deux écrits en 1915, au moment où, ayant trois fils sur le front, il craint leur mort et tente de s'y préparer. Un travail pourtant impossible à mener -du moins jusqu'à un certain point-  pour Marcel Péricourt (Niels Arestrup) et sa fille Madeleine (Emilie Dequenne), qui ne peuvent se résoudre à voir leur fils / frère Edouard (Nahuel Perez Biscayart) disparu.

Gueule cassée, la quête impossible d'identité

En sauvant son ami Albert Maillard (Albert Dupontel), alors promis à une mort certaine, enseveli vivant sous un amas de terre suite à un bombardement, Edouard a la mâchoire emportée par un éclat d'obus. Il vient grossir les rangs de ceux que l'on surnomma les gueules cassées. Incapable de pouvoir exprimer ses émotions, privé de ce qui faisait son identité, Edouard a recours aux masques, qui se chargeront d'exprimer ses émotions et ses différents états au cours du film.

Ces malheureux furent estimés au minimum à 15.000 en France. Des survivants de l'horreur des combats, atrocement mutilés, sur lesquels la médecine militaire tentait les premiers essais de la chirurgie faciale réparatrice. Sans oublier les syndrômes, terribles, des stress post-traumatiques, comme les hallucinations, tremblements incontrôlables, ou crise d'angoisse et de terreur. A Paris, le service des gueules cassées de l'hôpital militaire du Val de Grâce fut surnommé "le Service des baveux". Comme pour témoigner de la violence inouïe des combats et des séquelles.

Ci-dessous, des images d'archives de "gueules cassées" et soldats souffrant de syndromes post-traumatiques. Des images bouleversantes et aussi choquantes. Attention donc...

Nahuel Perez Biscayart revenait ainsi sur sa façon d'appréhender le rôle de Péricourt, incapable de parler normalement : "Je me souviens que le point de départ des essais était quelque chose comme « Comment parler sans voix ? ». Clairement c’était une contradiction en soi et j’ai senti que cela allait être compliqué. Pour trouver une voix de gorge j’ai regardé beaucoup de vidéos sur la voix oesophagienne. C’est une nouvelle manière de produire des sons que les personnes à qui on a enlevé les cordes vocales pour des raisons de santé, doivent apprendre si elles veulent continuer à parler. Cela consiste en un enchaînement de rots et cela prend beaucoup de temps à apprendre. Pour les besoins du film, ce n’était pas nécessaire d’aller aussi loin, mais cela m’a permis de trouver une couleur gutturale, un son profond et caverneux. En ce qui concerne le visage, nous nous sommes beaucoup servis du regard évidemment et des masques : les masques sont là pour exprimer tout ce qu’un visage caché ne peut pas exprimer. Le fait d’avoir supprimé en grande partie le potentiel de la voix et du visage, cela a produit un éveil du corps et une gestuelle qu’Albert Dupontel a voulu rapprocher de la commedia dell’arte."

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