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Mission Impossible Fallout : entre négociations politiques et casse tête logistique, les coulisses du film par son producteur français
Par Laetitia Ratane — 5 déc. 2018 à 05:00
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A l'occasion de la sortie DVD de MI Fallout, rencontre avec Raphaël Benoliel, producteur exécutif de films internationaux dont celui de Christopher McQuarrie. Il nous livre de belles anecdotes sur un tournage à Paris... qu'il a sauvé in extremis.

Paramount Pictures

AlloCiné : Vous êtes le producteur exécutif de Mission Impossible Fallout, responsable entre autres du tournage du film à Paris. Mais avant cela, pouvez-vous nous dire quelques mots de vous, de votre métier et de votre parcours...

Raphaël Benoliel : J'ai toujours voulu faire ce métier. On travaille dans un domaine artistique qui est aussi une industrie et il faut en tenir compte bien sûr, mais le métier de producteur n'a pas qu'un aspect financier. J'ai toujours aimé les chiffres et quand je lis un scénario, il m'est facile d'en mettre sur l'histoire que l'on va raconter. Mais, j'ai surtout une vraie passion pour le cinéma depuis tout petit, lorsque je regardais des films le mercredi dans la salle que possédaient mon grand-père et mon père. Niçois, j'ai commencé à travailler pendant mes études en tant qu'assistant de production sur des publicités. Je suis ensuite devenu coordinateur de production puis directeur de production. En 2000, j'ai eu l'opportunité de travailler sur un long-métrage anglais, en tant que directeur de production. Les gens avec qui j'ai travaillé ont donné mon nom et c'est comme cela que j'ai commencé à travailler pour la société britannique Working Title. Je suis devenu leur correspondant. Quand ils venaient tourner à Paris, ils m'appelaient. J'ai fait beaucoup de films anglo-saxons.

Un jour Woody Allen m'a appelé et j'ai réussi à faire un film américain...

Un jour Woody Allen m'a appelé et j'ai réussi à faire un film américain, indépendant, ce qui m'a permis de traverser l'océan. J'ai fait aussi beaucoup de séries avec des gens talentueux : Killing EveThe Marvellous Mrs Maisel qui a eu sept emmys et Les Romanoffs. J'ai aussi fait un film à New York avec Cédric Klapisch. J'ai donc travaillé avec de grands noms nationaux et internationaux.

Quel producteur êtes-vous?

En tant que producteur exécutif, je ne développe pas les projets à proprement parler, je ne les finance pas, mais on me confie un bébé à savoir un script et un réalisateur puis je fabrique. On me donne de l'argent, je dois le dépenser comme il faut, en montant une équipe artistique et de professionnels qui vont soutenir la vision d'un réalisateur. Je suis cela dit également intéressé par la production déléguée, car comme toute personne qui approche le cinéma peut-être, j'ai cette envie de raconter des histoires et d'initier des projets. Les Déguns, sorti le 12 septembre, est mon premier film en tant que producteur délégué. Rien à voir avec Mission Impossible Fallout en termes de budget. Un pari fou qu'on a fait et dont on est fier, car on a été la surprise de la rentrée. Je suis très heureux d'avoir travaillé avec ces jeunes, avec qui je partage de vraies valeurs. Et ils ont énormément de talent.

Pouvez-vous nous expliquer la différence entre la production exécutive et déléguée et nous parler de la place du producteur dans l'histoire du film ? Quel est son champ d'intervention, ses limites ?

Le métier de producteur a deux facettes : le rôle et les limites du rôle du producteur délégué ne sont pas les mêmes que celles du producteur exécutif. Un producteur délégué doit être à l'initiative du projet c'est-à-dire qu'il peut avoir envie de raconter une histoire qu'il a lue, ou avoir une idée et la faire développer par un scénariste. Son rôle sera alors celui d'incubateur artistique. Le réalisateur peut aussi venir avec un sujet et il y a alors une collaboration artistique pour arriver à un script. A ce moment-là il faut trouver les fonds pour développer cette première matière jamais finie, toujours en travail. Et il faut artistiquement parlant, déceler les failles de l'histoire, le manque d'originalité ou décider de laisser carte blanche. Il faut ensuite aller voir les guichets, que sont les télévisions, les régions, le CNC, les financements privés. Quand on a tout cela, et qu'on a trouvé les talents, on y va. Tout au long de ces étapes, le producteur délégué a un rôle d'accompagnant pour le réalisateur. Il n'est pas que le responsable des finances et d'ailleurs plus le côté financier est réglé, mieux c'est, parce qu'il lui faut un récul nécessaire sur le projet, recul que le réalisateur ne peut avoir car il est tous les jours dans des contraintes de temps, de scènes à tourner. Un recul qui peut aider le réalisateur à être au top de son art. Le producteur va pouvoir amener un autre point de vue, s'occuper de faire en sorte que tout le monde soit à l'aise pour magnifier ce qu'on a mis en place.

Le producteur délégué est un incubateur artistique, le producteur exécutif est plus concrètement en charge de la logistique...

Le producteur exécutif est lui en charge plus concrète de la logistique, des moyens matériels ou humains. Il doit gérer un budget mais aussi savoir jouer les nounous parfois pour que tout le monde soit bien sur un tournage. Anticiper sur des choses à venir, faire tampon pour que le réalisateur ne ressente pas toutes ces tensions car il a aussi lui-même ses problématiques. Les limites du producteur ? C'est qu'il n'est pas réalisateur. Chacun a sa mission même si on peut parler de tout. Le producteur doit aussi avoir l'instinct de s'effacer parfois et d'être présent d'autre fois pour éviter certains faux pas.

Est-ce qu'il est difficile pour le producteur de constamment naviguer entre exigence artistique et budget ?

Oui. Et c'est pour cela que le producteur exécutif est là, en plus du producteur délégué. Le premier sera plus focalisé sur la partie budgétaire que l'autre. Moi je viens de la production exécutive donc je ne peux m'empêcher d'avoir les deux regards mais il y a des producteurs délégués qui ne savent pas combien coûte un film et qui sont "juste" très compétents artistiquement parlant. On ne peut pas tout faire et il m'est arrivé de faire un film une fois où javais trop le nez dans les finances, je n'arrivais pas à avoir ce petit recul que je devais offrir au réalisateur, en étant notamment assez présent pour lui.

Pour Les Déguns par exemple, il s'agissait avant tout d'une rencontre humaine. Artistiquement j'étais perdu, je ressentais quelque chose mais je n'avais pas la capacité de juger artistiquement ce qu'ils faisaient parce que l'humour de ces jeunes et ceux à qui ils s'adressent m'étaient étrangers. Du coup, j'ai pris le parti de leur faire confiance, ce qui était un vrai risque. Les guichets traditionnels nous avaient refusé le film car le script n'avait rien de la comédie traditionnelle. On a trouvé des investisseurs surtout privés, beaucoup de "love money" c'est-à-dire des gens qui nous ont fait confiance. 

Si je m'étais arrêté au "non" du préfet de Paris, on aurait tourné Mission Impossible Fallout tout autrement...

D'un côté Les Déguns donc, de l'autre, Mission Impossible Fallout. Parlez-nous de votre rôle sur le film et son tournage à Paris...

J'étais donc purement producteur exécutif sur le film. C'était un énorme projet mais je ne l'ai pas appréhendé comme tel parce que depuis que je travaille j'ai l'impression de continuer, comme à mes débuts mon "job d'été". J'ai toujours le sentiment de devoir faire mes preuves tout le temps. Pour MI Fallout, j'avais déjà travaillé avec le producteur du film. Il ne s'agit pas d'une relation amicale mais professionnelle bien sûr, bien que tissée d'amitié car on a des affinités. Malgré le temps passé, on était heureux de se retrouver. De mon côté, je devais faire un sorte que tout ce que vous avez vu sur l'écran puisse se réaliser. J'étais en tant que gérant de ma structure First Step, tel un chef d'entreprise qui emploie tous ces gens qui doivent ensuite faire leur travail correctement. Avec mon expérience, je connais il est vrai le travail de chacun. J'arrive à sentir quand il y a un moment où ça ne va pas. Sur Mission Impossible Fallout, si je n'avais pas été la personne, certaines scènes clefs se seraient faites différemment. C'est là où, même en tant que producteur exécutif, on peut avoir une influence artistique sur un film.

Lorsque je reçois un jour un coup de fil du préfet qui me dit "Vous ne pourrez pas tourner", je ne dois pas m'arrêter à ce "non" là, sauf à faire les choses différemment. Moi j'ai eu la folie de ne pas accepter son non, par inconscience peut-être. On a continué à y croire. C'était compliqué car on était quatre semaines avant le tournage. Je n'ai jamais parlé de mon souci aux Américains parce que sinon il y aurait eu un vrai problème. Je l'ai gardé pour moi et j'ai continué à faire des réunions. Ce "non" s'est transformé en "oui" après, de la part de la mairie, de la préfecture, et des autres organismes qui nous ont aidés et soutenus.

Mais quel était ce "non" ? "Non" à quoi? Au tournage à Paris tout entier?

En octobre, on a commencé à préparer le film en faisant des repérages mais on n'avait pas de script. On savait juste que Tom Cruise devait se rendre d'un point A à un point B mais comment, pourquoi, on ne savait pas. On fait donc des repérages avec le production designer, on regarde tout Paris en imaginant ce qu'on peut y faire, ce qui s'est déjà fait, jamais fait. Dans un esprit de challenge par rapport à la capitale bien sûr, mais aussi par rapport à sa propre franchise. On peut alors soumettre ses idées, même en tant que producteur exécutif. On fait donc une grande réunion avec les producteurs, la mairie de Paris, et les ministères impliqués dont celui de l'Intérieur. On veut tourner Mission Impossible à Paris, est-on capable de le faire c'est-à-dire de bloquer les grands axes, dits axes rouges dans Paris ? Pour un événement privé, ce n'est jamais fait. Paramount n'est pas équivalent à un 14 Juillet, fête nationale pour laquelle on peut bloquer en effet.

Bloquer l'Arc de Triomphe pour y tourner ? Je demandais régulièrement et je n'avais que des "non" !

Une grosse réunion donc dans laquelle j'expose nos idées. Au 15 janvier, il nous faut un "oui" de tout le monde. Si on le fait, on demandera des choses qui ne se sont pas faites avant dont le survol de Paris en hélicoptère qui est interdit. Au 15 janvier, on me dit "oui", mais tout de même "non" sur certaines choses, par exemple réouvrir les quais fermés à la circulation, parce que la maire ne veut surtout plus y revoir de voitures. Logistiquement ça aurait été parfait car on n'aurait embêté personne mais bon. Je sais que certains "non" sont définitifs, d'autres non. On demande à un moment donné de bloquer l'Arc de triomphe, ce qui ne s'est jamais fait. J'avais déjà fait la demande en 2006 pour Les Vacances de Mr Bean mais ce n'était pas possible. On règle peu à peu les différentes poursuites dans un climat de vraie volonté de faire au mieux. Pour l'Arc de triomphe, je demandais régulièrement mais c'était toujours non. Un des éléments à ne pas oublier, c'est qu'on tournait ce film pendant les élections présidentielles et peu de temps après les attentats. C'était en outre une vraie volonté du réalisateur et de Tom Cruise de tourner à Paris pour montrer que malgré les attentats on pouvait venir ici. Un argument fort que j'ai utilisé quand j'ai eu le grand "non" d'ailleurs...

Le "non" quant au tournage à Paris?

Oui... A Paris, depuis la Révolution, le préfet a autant de poids que la mairie. Et il y a une guerre de pouvoir entre eux. Si on se remet dans le contexte électoral, la maire soutenait Hamon, tandis que le préfet soutenait Macron. A un moment donné, j'ai eu un coup de fil du préfet qui ne voulait plus qu'on tourne à Paris en raison de la période. Ce que j'aurais pu entendre en Janvier mais pas quatre semaines avant le tournage ! Je lui ai dit "Ce que vous me dites, est une catastrophe industrielle. Autant dire qu'il n'y aura plus jamais de tournage américain à Paris si vous faites cela." La lettre de la préfecture arrive à la mairie qui retourne sa veste et bloque tout. "On le fera une autre fois, vous reviendrez" me dit-on. J'appelle alors la Ministre de la culture, le Ministre de l'intérieur qui eux me soutiennent mais doivent éviter les incidents diplomatiques. Voilà mon métier sur ce genre de films !  Et je suis obligé de mentir aux Américains à l'époque. On s'était battu pendant des années pour avoir un crédit d'impôt en France et là, tout pouvait s'arrêter pour le pays.

Ce que vous me dites, est une catastrophe industrielle. Autant dire qu'il n'y aura plus jamais de tournage américain à Paris si vous faites cela.

Entre temps le Ministre de l'intérieur a démissionné pour des raisons politiques que je ne rappelerai pas. Arrive une réunion où je comprends que les gens vont changer d'avis sans perdre la face mais que j'aurais quand même pas mal de "non", je ne sais encore lesquels. J'arrive avec un plan d'attaque, un planning idéal. Et cette fameuse demande toujours pour la Place de l'Etoile. Un des fameux "non" auquel je m'attendais désormais. Et là tout se passe à l'inverse du discours attendu : la mairie dit "oui" à tout, la préfecture aussi et tout le reste de l'aventure a été incroyable à ce niveau-là car tout a été très aisé. On n'a eu que des "oui". Arrive la bombe de l'Arc de Triomphe. Je redemande une dernière fois en m'adressant à cette vingtaine de personnes. Je décris :  "Tom Cruise arriverait en sens inverse sur la Place de l'Etoile, un plan qui sera vu dans la bande-annonce, dans le monde entier"... Et là, au lieu du "non" magistral attendu, les gens adorent. Ils voient ce plan qui aujourd'hui existe, est dans la bande-annonce et a été vu du monde entier.

On a fait en sorte que la mission "tourner sur la Place de l'Etoile" ne soit pas impossible...

La question a été ensuite quand et comment est-ce qu'on le fait. Tous les dimanches sont pris sauf un matin avant le tournage de l'Avenue de l'Opéra qui est déjà très compliqué à contrôler. C'est de la folie mais en deux heures, on peut tenter. Un dimanche matin de 6H à 8H30 et ensuite on file tous à l'avenue de l'Opéra ! C'est ce qu'il s'est passé. On ne pouvait se permettre de perdre du temps, on a donc eu deux heures à l'Arc de Triomphe pour la fameuse scène que vous connaissez. Tout le reste du tournage a été génial. On a fait en sorte que cette mission ne soit pas impossible justement !

Merci pour cette belle histoire ! Un dernier mot sur Tom Cruise sur le tournage parisien ?

Tom Cruise sur le tournage? De par ma position je le voyais tous les jours et j'avais des rapports avec lui courtois et professionnels. Il s'agit du plus grand professionnel avec qui j'ai jamais travaillé, un homme qui fait ses cascades lui-même, tu le sais. Moi je suis un acharné du travail, lui est un dévoué corps et âme à ce qu'il fait. Sportivement au top pour arriver à réaliser des prouesses. C'est quelqu'un qui pendant qu'il tourne, finit La Momie, pense à son prochain film, réalise entre deux prises le casting de réalisateurs de Top Gun 2. Il est multitâche. Il salue son public entre les prises. Il prend ça aussi pour un jeu d'enfant, il était comme un fou sur les Champs Elysées, il garde son enthousiasme et sait quand il fait quelque chose d'extraordinaire. Et à la fin du tournage, il a accepté de prendre le temps pour faire une photo avec chaque technicien, chaque membre de l'équipe. Une machine de guerre...

Parallèlement à Raphaël Benoliel, Tom Cruise et son réalisateur nous ont raconté le tournage de la fameuse scène à moto dans Paris :

 Propos recueillis par Laetitia Ratane le 5 octobre 2018, lors de l'Eductour de La Réunion des Cinémas.

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