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    Polémique Green Book - sur les routes du Sud : le "N-Word", tabou suprême aux Etats-Unis
    Par Olivier Pallaruelo (@Olivepal) — 26 janv. 2019 à 11:00
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    Dans un échange avec le public à l'issue de la projection du film "Green Book" en novembre dernier, Viggo Mortensen a eu le malheur de prononcer le fameux "N-Word", soit "nigger", provoquant un vif tollé. Retour sur le sens d'un mot ultra tabou.

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    Mercredi 7 novembre 2018 au soir. L'élégant cinéma Arclight, situé sur Sunset Boulevard à Hollywood, organise une avant-première du nouveau film de Peter Farrelly, Green Book : sur les routes du Sud. L'histoire vraie de Tony Lip, un videur italo-américain du Bronx, engagé pour conduire et protéger le Dr Don Shirley, un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Une histoire qui se déroule en 1962, sur fond de ségrégation raciale et des débuts du Mouvement des Droits civiques. La salle est comble, et pour cause. A l'issue de la projection, un échange de questions - réponses est prévu avec l'équipe du film, dont Viggo Mortensen, nominé depuis dans la catégorie du Meilleur acteur, sur les 5 nominations décernées par l'Académie des Oscars.

    Ne dites pas ça !

    Tandis que Peter Farrelly et le comédien afro-américain Mahershala Ali sont assis côte-à-côte, Viggo Mortensen disserte longuement devant l'auditoire sur la question de la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Et de finir par lâcher dans sa démonstration pédagogique : "For Instance, no One Says "nigger" anymore" - "par exemple, plus personne ne dit "nègre". Stupeur et tremblement dans l'assistance. Le comédien vient de réveiller, bien malgré lui, les démons du mot interdit aux Etats-Unis. Le tollé suscité devient évidemment viral, s'emparant fébrilement de la twittosphère. "C'était fou ! Pourquoi a-t-il dit une chose pareille ? On ne peut pas dire ça ! C'est triste d'entendre une chose pareille alors que le film est super !" a-t-on pu entendre dans l'assistance à l'issue de cette présentation.

    L'incident en question serait intervenu alors que cette session de Q&A post-projection était déjà bien entamée. Mortensen aurait choisi de répondre à une question qui ne lui était à la base pas destinée. Dick Schultz, un réalisateur freelance présent à la soirée et cité par le Hollywood Reporter, raconte : "Viggo a commencé à parler, et les choses lui ont très vite échappé. Il a commencé à parler de la manière dont, dans le climat politique actuel et le monde d'aujourd'hui, les progrès risquent de prendre du temps avant de se réaliser. Sur le fait que le racisme vient de manière récurrente et qu'on y est encore confronté; sur le fait que le racisme est aussi ancré dans la nature humaine et que ces choses là venaient par vagues. Et c'est là qu'il a dit : "Je n'aime pas prononcer le mot, mais, par exemple, les gens ne prononcent plus le mot "nègre". Dès qu'il a prononcé ce mot, vous pouviez sentir immédiatement l'atmosphère se tendre dans la salle. [...] Une femme l'a d'ailleurs interpellé immédiatement après cela : "Ne dites pas ça !" Dans son récit, Dick Schultz se garde évidemment de prononcer le mot tabou, parlant donc du "N-Word"...

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    Dès le lendemain, Mortensen fait publier, via le Hollywood Reporter, un communiqué, pour s'excuser d'avoir employé le mot dans sa démonstration, fut-elle pédagogique, et en aucun cas, évidemment, à but provocateur. "J'ai simplement voulu pointer le fait qu'à l'époque où se déroule le film, en 1962, c'était un mot d'usage courant et pleinement prononcé. Bien que mon intention était de parler clairement contre le racisme, je n'ai aucun droit ne serait-ce que d'imaginer la douleur qu'il provoque à son évocation quel que soit le contexte, en particulier lorsqu'il est prononcé par une personne blanche. Je n'utilise pas ce mot en public ou en privé. je suis profondément désolé d'avoir utilisé le mot en entier hier soir, et je ne le prononcerai plus jamais".

    Voilà pour l'acte de contrition de Mortensen, qui reçoit à son tour le lendemain le soutien du comédien Mahershala Ali, son partenaire à l'écran, lui aussi choqué par la séquence. "Même si la conversation était tout à fait bien intentionnée, il n'était pas approprié pour Viggo de prononcer le N-Word. Il m'a clairement fait comprendre qu'il avait conscience de ça, et les excuses ont immédiatement fusées après la session de Q&A. Sachant que son intention était de montrer que supprimer le N-Word de votre vocabulaire ne vous empêchera pas nécessairement de continuer à faire de vous un raciste ni ne vous empêchera de participer à des actions ou vous empêchera de nourrir des pensées fanatiques et intolérantes, je peux accepter et embrasser ses excuses".

    Le mot tabou qui rend fou les Etats-Unis

    C'est dire si le terrain sémantique et politique à propos de ce mot ô combien tabou est particulièrement miné. Même pour quelqu'un comme Barack Obama, désormais jeune retraité de la Maison Blanche, qui osa prononcer ce mot en juin 2015 lors d'une interview radiophonique, à propos de l'attentat de Charleston, où trois hommes et six femmes furent tués par un homme blanc dans une église où se réunissait traditionnellement la communauté afro-américaine. Constatant que l'héritage esclavagiste et raciste demeurait encore dans l'ADN américain, il lâchait : "s'abstenir par politesse de dire "nigger" en public ne suffit pas à se débarasser d'un mal vieux de 300 ans". Des paroles frappées du bon sens. Sauf à provoquer un énième malaise et un casse-tête dans les rédactions des journaux et autres JT TV. Impossible d'imprimer le mot, encore moins le prononcer...

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    Pour rester au rayon cinéma, on se souvient ainsi de la très vive polémique qui avait entouré et passablement entaché la sortie du Django Unchained de Quentin Tarantino aux Etats-Unis, fin décembre 2012. Certains -le réalisateur Spike Lee en tête- contestaient à l’œuvre de Q.T. le traitement qu’il accordait à l’esclavage dans son film, et en particulier l’usage du mot "Nigger". "Je n’irai pas voir le film, par respect pour mes ancêtres !" fulminait alors le réalisateur de Malcolm X , même si ce dernier est évidemment très loin de se faire le porte-parole de 33 millions d'afro-américains, qui ne partagent pas tous, loin s'en faut, ses convictions. Et le réalisateur afro-américain d'enfoncer malgré tout le clou : "Je ne suis pas contre le mot [...] Mais Quentin en est entiché ! Qu'est-ce qu'il cherche ? A devenir membre honoraire de la communauté Noire ? Je veux qu'il sache que tous les afro-américains ne pensent pas que ce mot est branché ou chic".

    Toujours à propos du film d'ailleurs, et pour bien comprendre la charge émotionnelle que le mot "Nigger" / N-Word provoque, il faut revoir cette interview donnée par Samuel L. Jackson lors de la promotion du film. Interview durant laquelle le journaliste américain, blanc, est tétanisé à l'idée même de prononcer le mot dans sa question, de peur de froisser l'acteur qui, lui, le pousse au contraire à prononcer le "N-Word". "Nous n'aurons pas cette conversation [NDR : à propos de la polémique autour du mot] tant que vous ne le prononcerez pas. Dites-le !" lance le comédien. Et le journaliste de lui répondre : "Dites-le, vous !" "Non, ca n'est pas la même chose !" argue Jackson...

    Tout au-dessus de ces polémiques autour du mot maudit, l'ombre de la toute puissante NAACP plane. La National Association for the Advancement of Colored People, organisation américaine de défense des Droits civiques fondée en 1909, est l'une des plus anciennes et influentes aux Etats-Unis. L'organisation condame depuis longtemps l'usage de ce mot, quel qu'il soit. Et rêve même de le faire rayer des dictionnaires. En 2007 d'ailleurs, elle avait symboliquement organisé de fausses funérailles du mot, à Détroit.

    Un mot porteur d'une douloureuse histoire

    Pourquoi le mot "nigger" est devenu aussi raciste et sans aucun doute la pire insulte que l'on puisse faire aux Etats-Unis ? "Cet épithète racial est plus blessant encore que des insultes comme youpin, niakoué, boche ou chinetoque" expliquait Randall Kennedy, professeur à la Harvard Law School, dans son ouvrage Nigger: The Strange Career of a Troublesome Word ("Nigger : l'étrange parcours d'un mot causeur de troubles") publié en 2002. "Un mot jadis employé par les blancs pour blesser, humilier et dégrader les afro-américains durant trois siècles. Paradoxalement, c'est aussi devenu un mot affectueux au sein de la communauté Noire, et même une source de fierté". Dans les années 70, avec le cinéma de la Blacksploitation, l'usage du mot "nigga" était ainsi courant. Mais, comme nous le rappelait l'historien François Durpaire, "il s'agit d'un usage détourné, qui se prolonge jusqu'à aujourd'hui par exemple dans certains textes de rap. Mais c'est évidemment très différent lorsqu'il s'agit de membres de la communauté qui s'approprient des mots portant les stigmates de cette douloureuse histoire, pour mieux les dépasser".

    Quoi qu'il en soit, c'est un mot qui, dès le début du XIXe siècle, est déjà considéré comme insultant. Dans son célèbre ouvrage A Treatise on the Intellectual Character and Civil and Political Condition of the Colored People of the United States: and the Prejudice Exercised Towards Them publié en 1837, l'auteur et activiste - abolitionniste afro-américain Hosea Easton écrit déjà que le mot "nigger" est un terme "ignominieux employé pour imposer un profond mépris envers les Noirs en tant que race inférieure. Le mot en lui-même serait parfaitement inoffensif s'il était uniquement employé pour distinguer une classe sociale d'une autre. Mais il n'est pas utilisé dans cette intention. Il jaillit dans le but de blesser".

    Afro-américains travaillant dans un champ de coton dans l'Etat du Mississipi, au début du siècle.

    De là aussi une évolution sémantique. A partir de la fin du XIXe siècle, le mot "colored" (soit "de couleur") prend de plus en plus d'importance, puis le terme "black" lui est substitué. Et enfin, depuis les années 1990, le terme d' "African-americans". Dans les années 60 aux Etats-Unis, le terme "nigger" reste toutefois encore largement répandu dans les Etats racistes du Sud, berceau historique du Ku Klux Klan, et surtout terres d'accueil des lois dites "Lois Jim Crow", promulguées entre 1876 et 1964. Ces lois distinguaient les citoyens selon leur appartenance raciale et, tout en admettant leur égalité de droit, imposaient une ségrégation de droit dans tous les lieux et services publics.

    Pourquoi ce nom au fait ? Le nom "Jim Crow" vient d'une chanson de Thomas Rice, un émigrant anglais aux États-Unis, qui fut le premier à se produire en public en se noircissant le visage et les mains. La chanson et tout le spectacle où elle était interprétée faisaient apparaître un Noir du Sud profond, dont le personnage fera partie des infâmants minstrel shows. C'est dans tout ce contexte qu'en 1962 en Alabama, le gouverneur George Wallace se fit ainsi élire avec un programme ultra-ségrégationniste. Son slogan de campagne ? "Casser du nègre, la ségrégation hier, maintenant et demain"... Cet Etat comptera, entre 1882 et 1968, pas moins de 347 lynchages, dont 299 victimes furent afro-américaines. Le record, terrible, est tristement détenu par l'Etat du Mississipi, qui comptabilisera sur cette même période plus de 581 lynchages, dont 90% des victimes étaient afro-américaines.

    "Un mot, ce n'est pas du cristal, transparent et inchangé; c'est la peau d'une pensée vivante qui peut grandement varier en couleur et en contenu selon les circonstances et l'époque dans laquelle il est utilisé" écrivait fort à propos l'essayiste, poète et médecin américain Oliver Wendell Holmes (1809-1894). Viggo Mortensen l'a appris, bien malgré lui, à ses dépens, dans un pays plus que jamais hanté par son douloureux passé.

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