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"Tout ce qu'il me reste de la Révolution": et si mai 68 n'était plus un modèle d'engagement politique ?
Par Laetitia Ratane — 6 févr. 2019 à 05:00
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A l'occasion de la sortie de son premier long métrage enlevé, révolté et percutant, rencontre avec la réalisatrice et actrice Judith Davis et son équipe brillante et très engagée.

Agat Films & Cie
AlloCiné : Pouvez-vous revenir sur le projet de ce film ovni, engagé et né d'un désir collectif....

Judith Davis, réalisatrice et actrice : Le film n'existe pas sans mon premier projet de vie, qui est le collectif L'Avantage du doute, une compagnie de théâtre qu'on a co-créée avec Claire Dumas, Nadir LegrandSimon Bakhouche et Mélanie Bestel, à savoir tous les acteurs du film, qui sont aussi metteurs en scène et scénaristes. On se réunit autour d'une table pour savoir de quoi on a envie de parler, comme dans le film d'ailleurs, et ainsi on fait naître des spectacles. On a fait un spectacle sur l'engagement politique, un spectacle sur le travail, un sur les médias. Celui sur le politique s'appelait "Tout ce qu'il nous reste de la révolution, c'est Simon". Simon comme personnage et métaphore, qui est Simon Bakhouche, le père dans le film. Je viens d'une famille très engagée, vous l'aurez compris. Quand j'ai vu que les quatre autres membres voulaient parler de l'engagement à la lumière de mai 68, je suis tombée de ma chaise. Est-ce qu'on peut parler d'autre chose?

Peut-on parler d'autre chose que mai 68 quand il s'agit d'engagement?

J'ai pris plaisir à écrire mes personnages pour la pièce et quand on a eu fini de la jouer, j'ai compris que j'avais encore des choses à dire. J'ai décidé de reprendre les personnages, les miens, inspirés de ce que les autres avaient proposé, et d'écrire sur mesure pour les copains qui étaient déjà dans la pièce. Il y a donc un aller-retour entre mes questions à moi et les acteurs qui nourrissent mon inspiration. J'ai pensé à Malik Zidi pour le personnage de l'amoureux parce que je l'adore comme acteur, que je le connais et que j'avais envie qu'il représente cet amoureux solaire, poétique, drôle. Il n'avait pas été forcément dans ces rôles-là auparavant, pour moi c'était une évidence.

Agat Films & Cie

Comment décririez-vous justement votre héroïne atypique, son entourage rock'n roll et la génération ou plutôt l'héritage dans lequel ils s'inscrivent ?

Judith Davis : Angèle est dans l'héritage et dans la formation, par ses parents, de toute une culture de gauche, une culture des luttes des années 68-70 et même d'avant. Elle a un petit côté anachronique, quand elle développe sa colère et son modèle d'engagement, qui est d'un temps passé. J'avais envie de mettre cela en opposition avec sa soeur qui a fait d'autres choix même si elle a le même héritage qu'elle, comme cela arrive souvent dans les familles. Cette dernière fait le choix du monde de l'entreprise, d'une autre forme de quotidien et de sécurité. J'aime bien le fait que ces deux positions, dans leur opposition, proposent tout l'éventail de notre rapport à la société, à l'engagement. Puis il y a, entre autres, sa copine incarnée par Claire Dumas, qui est plutôt dans la même position qu'elle mais qui va peut être un peu mieux, sort, est un peu plus détendue.

Judith est un personnage entre Bridget Jones et Don Quichotte

Claire Dumas : Angèle est, comme tu le disais Judith, un personnage entre Bridget Jones et Don Quichotte. Cela résume assez bien. Le film en outre n'est pas construit sur l'idée de faire le portrait d'une génération. Cela passe plus par l'histoire d'une famille et par l'intime. Ce qui également important, c'est que cela n'est pas si fréquent de voir une amitié féminine à l'écran sans rivalité, avec un vrai amour et un combat commun. On passe le test de Bechdel sans souci dans ce film, ce qui est rare. Ces personnages sont surtout aux prises avec un monde économiquement ardu, difficile, dans des dilemmes permanents, quelque soit leur âge. Il ne s'agit pas tant d'un conflit de génération que d'un héritage comme vous dites, un héritage politique que l'on questionne.

Malik Zidi : Saïd, le personnage que je joue, n'a pas de dilemme lui. Il a choisi la joie, la tendresse, l'engagement et la poésie pour s'en sortir. Ce qui est un choix politique aussi car il a des convictions à sa manière, il est dans le collectif.

Judith Davis : Oui, Saïd a choisi de ne pas laisser la joie ou le plaisir à la bêtise ou à la droite. L'héritage de gauche est hyper lyrique et mélancolique, et j'avais envie de montrer grâce à ce personnage masculin, qu'on peut aussi avoir une énergie humaine, joyeuse, qui permette de rassembler nos idées dans un projet commun.

Le film questionne l'engagement politique mais aussi l'engagement amoureux de cette jeune femme qui pour la vie à deux "n'a pas le temps"...

Judith Davis : Pour certaines personnes très engagées dans les années 70, tout ce qui était de l'ordre de l'intime ou de l'engagement fraternel, amical, amoureux était moindre par rapport au fait de changer le monde et de porter le drapeau. J'ai hérité de cela, du fait que la famille est une valeur bourgeoise. Quand on critique cette institution en tant que valeur bourgeoise, que fait-on d'elle dans le privé? Encore des contradictions dans lesquelles on tombe. Angèle n'arrive pas à vivre son rapport à elle-même et à l'amour parce qu'elle le prend comme une trahison par rapport à son engagement politique, comme si les deux s'opposaient. Ce qui est une vieille posture. C'est la rencontre avec Said, qui lui joue sur les deux tableaux en lui disant "je pensais que tu n'avais pas peur de t'engager". "Je n'ai pas peur", "Alors vas y engage toi", avec le double sens du mot.

Dans mon héritage, le rapport au corps, tout ce qui est sous le cou, n'avaient pas de sens...

Le trajet de l'héroïne passe par le fait que sa quête politique devient intime, parce qu'elle apprend à accepter un rapport humain plus vaste, plus riche, dans l'amour, dans le rapport avec sa soeur, qui va l'enrichir, sans être contradictoire avec son engagement. De même, consciemment, elle reproche à sa mère d'avoir abandonné le combat politique et intimement elle lui reproche de l'avoir abandonnée elle. Encore une fois l'intime et le politique se mélange. Vous savez, c'est très particulier tout ce qui a trait à cet héritage. Moi par exemple, on ne me faisait pas faire de sport parce que le rapport au corps, on doit s'en moquer. Tout ce qui est sous le cou n'avait pas de sens. J'essaie de dire que si l'on sépare le théorique de l'humain, on ne va pas réussir à rassembler.

Agat Films & Cie

Vous exposez un vrai coup de gueule dès le début du film face à ce patron assis dans son bureau, emblème d'une génération qui renie ses convictions d'alors ou persiste à dire qu'avant, "c'était quand même bien mieux..."

Judith Davis : Il y a en effet ici une vraie litanie agaçante. Les gens qui "ont eu la chance" de vivre dans les années 70 ne cessent de critiquer notre époque pour eux sans horizon. Il y avait là la volonté de parler de cette confiscation de la parole. J'exprime de la colère, de la tendresse aussi mais surtout quelque chose de dévorant. Tout ce qu'il me reste de la révolution est né de mon envie de continuer à dire des choses de ce ras-le-bol mais qui avait besoin de se débarrasser de ce totem envahissant qu'est mai 68, envahissant car à chaque fois qu'il y a un mouvement, on l'y compare. On a vécu un printemps de malades l'année dernière au même moment que Cannes, avec des étudiants qui se sont fait tabasser dans les facs et le seul film autour du thème de Mai 68, c'est le documentaire La Traversée ! Alors que nous on existait déjà. On a vraiment l'impression qu'on n'est pas autorisé à réinventer les modèles d'engagement politique, qui seront toujours en deçà de ce qu'aura été la Nuit des Barricades et la rue Gay Lussac.

Si, comme dans le film, vous deviez chacun citer une seule chose en laquelle vous croyez, qu'est-ce que cela serait ?

Malik Zidi : L'amour.

Judith Davis : Peu importe la réponse. Ce qui m'importe c'est que les gens se posent la question.

Claire Simon : Moi je crois aux vertus du collectif, comme fonctionnement. Il est nécessaire d'échanger, d'arrêter d'être rivés sur nos téléphones en permanence. Ce n'est pas être réac que de le noter. Je crois à la confrontation, à l'échange. Ce film est l'occasion d'échanger aussi avec les gens. Comme on est tous de plus en plus pressé, stressé et potentiellement agressifs, ...il est nécessaire de s'asseoir, de se demander comment on va...

Et de se poser de nouveau, plus souvent, comme le font les enfants la question du pourquoi?

Oui ! Parce que c'est le sage dans l'enfant qui pose la question du pourquoi. L'enfant qui lui a la chance de demeurer aux sources de son rapport au temps et au monde...

Découvrez le petit bijou engagé de Judith Davis :

Tout ce qu'il me reste de la révolution Bande-annonce VF

 

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