Certains chantent pour aimer, d'autres dansent pour exister. Face à la peur ou à la haine, qui pour s'écouter ? Adaptation de la comédie musicale lancée à Broadway, West Side Story reprend peu ou prou la même trame que l'iconique Roméo et Juliette de Shakespeare, à ceci près que la toile de fond est transformée. Les deux amoureux ne sont plus coincés dans un conflit de classe mais dans une lutte entre déclassés.
Loin d'être un artifice, ce changement rehausse d'un cran la dimension tragique de cet amour contrarié. Jouant intelligemment sur les reflets que se renvoient constamment Jets et Sharks, le film de Robert Wise et Jerome Robbins dépeint l'Amérique d'alors. En fait, l'Amérique de toujours : un pays né et fondé sur les différentes vagues d'immigrations, pourtant rattrapé par son problème de racisme systémique. Si l'injustice et la pauvreté en sont à l'origine, les victimes auront tôt fait de rejeter la faute sur leur voisin et de se disputer leur misérable bout de territoire plutôt que d'aller résoudre les problèmes ensemble. Ce n'est pas appuyé mais le motif parcourt West Side Story.
Irlandais, Polonais d'un côté, Portoricains de l'autre. De la couleur, de l'énergie, une envie de vivre pleinement. On chante son amour, son amertume. Et on danse pour extérioriser, pour exister. Dès l'introduction (prodigieuse) de 10 minutes sans parole, on revient à l'idée originelle du cinéma muet qui exprime sans relater. Du mouvement, des performances volontairement exagérées et une compréhension immédiate de ce qui se joue. Comment enchaîner après un tel morceau ? Wise et Robbins enchaînent, tout simplement.
Admettons qu'un ou deux numéros soient légèrement forcés, cela n'enlève pas le talent incroyable de cette troupe d'esthètes du plus haut niveau. Chacun imprime sa puissance et incarne physiquement son personnage, je pense à George Chakiris, Russ Tamblyn, Rita Moreno ou Susan Oakes par exemple. Le choix d'une mise en scène discrète fait sens. Une logistique plus complexe aurait pu interférer avec les prestations des artistes. Est-ce un problème outre-mesure, les plans statiques rendent parfaitement compte des chorégraphies (des plus simples aux plus virevoltantes), d'autant plus que le montage est dynamique, se permettant quelques petites trouvailles pour faire passer l'idée par l'image (Maria et Tony dans leur bulle, les autres danseurs dans le flou).
Quand bien même on pense en connaître la fin, on se laisse prendre. Le spectacle bien sûr. Le charme de son couple vedette y est aussi pour quelque chose, évidemment. Et puis Natalie Wood. Comment ne pas tomber en totale admiration devant la grâce et l'émotion qu'elle transmet à la caméra ? Richard Beymer est un Roméo des plus convaincants, comme lui on n'a d'yeux que pour Juliette ou plutôt Maria. Comment ne pas se laisser enchanter ?