Qui est le film ?
Sorti en 2007, There Will Be Blood est sans doute l’un des films les plus monumentaux de Paul Thomas Anderson. Après l’énergie chorale de Boogie Nights et l'énergie punk de Punch-Drunk Love, Anderson s’attaque à un récit ample, inspiré très librement du roman Oil! d’Upton Sinclair. Nous sommes au tournant du XXe siècle, dans l’Ouest américain, au moment où le pétrole commence à redessiner les paysages et les vies. Le film suit Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis), prospecteur devenu magnat, dans son ascension et sa chute. En surface, il raconte l’épopée d’un homme et d’une industrie naissante. Mais dès l’ouverture, il est clair que l’ambition est autre : écrire une parabole sur la naissance du capitalisme moderne, sur ce que l’extraction (de la terre, des autres, de soi-même) fait aux corps et aux liens.
Que cherche-t-il à dire ?
Anderson ne livre pas une fresque historique au sens classique. There Will Be Blood confronte trois techniques d’emprise : le capital (Daniel), la religion (Eli Sunday), et la famille comme espace d’instrumentalisation. Chacune promet la communauté, le salut, la sécurité, mais toutes réduisent l’autre à un spectacle ou à une ressource. La tension principale du film est là : qui captera les flux (d’argent, de foi, d’affects) pour imposer sa loi ?
Par quels moyens ?
Le film s’ouvre sur un long segment : un homme seul, qui creuse, tombe, se relève. La subjectivité de Daniel Plainview naît dans la friction entre un corps et une roche. Avant même la communauté, avant le langage, il y a cette équation : douleur convertie en rendement.
L’eau est rare, négociable ; le pétrole est abondant, inflammable. Le sang et le lait viennent clore la parabole : toute substance devient circulation et prédation. Quand Plainview dit « I drink your milkshake », il n’emploie pas une métaphore : il formule l’essence même du capitalisme extractif.
Plainview et Eli Sunday pratiquent des accords symétriques : contrats et puits d’un côté, sermons et baptêmes de l’autre. Le baptême humiliant, la confession finale inversée montrent que chaque culte ne tolère l’autre qu’en tant que mise en scène d’asservissement.
., l’enfant adopté, sert de visage rassurant pour signer des contrats. Quand il perd l’ouïe, il perd aussi sa fonction d’écoute : la paternité est dénudée comme simple stratégie. Le « frère » Henry, vite éliminé, confirme cette logique : la filiation n’est qu’un document utilitaire. Quand la famille cesse d’être rentable, Daniel la supprime.
La trajectoire du film est celle d’un point vers un réseau. Du puits isolé naît le pipeline. Le pipeline est une idée visuelle autant qu’un objet : il incarne la volonté d’abolir tout espace partagé au profit d’une ligne privée, d’un flux contrôlé.
L’explosion qui rend . sourd est aussi le sacre de Plainview. Le feu consume la paternité pour engendrer l’empire. Anderson filme cette catastrophe comme un opéra industriel : beauté terrible de la modernité où la ruine se convertit en valeur.
Où me situer ?
Je suis fasciné par la densité du film. Anderson refuse le pittoresque de l’épopée historique et cadre le capitalisme comme un rituel inhumain, une liturgie sans transcendance. Ce que j’admire surtout, c’est la manière dont chaque choix formel incarne une thèse sans l’illustrer pesamment. Ce qui me questionne davantage, c’est la place accordée aux figures subalternes : fermiers, ouvriers, enfants. Ils apparaissent comme surfaces d’impact, rarement comme sujets. Mais peut-être est-ce là la cohérence du film : montrer que l’accumulation primitive vide tout autour d’elle, jusqu’à la possibilité d’un récit partagé.
Quelle lecture en tirer ?
There Will Be Blood ne raconte pas seulement l’histoire d’un homme avide. Il dramatise la transformation d’un paysage, d’une société et d’un langage par la logique extractive. En drainant la terre, Daniel Plainview draine aussi la famille, la parole, la religion jusqu’à ne laisser que sa volonté nue. C’est un film sur l’Amérique, bien sûr, mais aussi sur notre présent : infrastructures privées, capture des ressources, souveraineté des réseaux. Anderson ne moralise pas : il met en scène le capitalisme comme une énergie noire, fascinante et terrifiante, dont l’explosion finale dans un bowling n’est pas une chute mais l’accomplissement. Une fois tout vidé, il ne reste que cette phrase : "I’m finished."