On a beaucoup glausé sur la différence de traitement entre le cinéma français vis-à-vis de la Guerre d'Algérie, et le cinéma américain vis-à-vis de la Guerre du Vietnam, insistant sur la rapidité avec laquelle ce dernier avait su exorciser le traumatisme de la défaite. Cette idée très répandue n'est que partiellement vraie, car des cinéastes de la Nouvelle Vague ont abordé très vite les conséquences des "événements" d'Algérie sur la vie de la jeunesse française : "Adieu Philippine" de Jacques Rozier (1960), "Le petit Soldat" de Godard (1960), "Le Combat dans l'Ile" d'Alain Cavalier (1961), "Cléo de 5 à 7" d'Agnès Varda (1962) ou "Les Parapluies de Cherbourg" de Jacques Demy (1964).
Puis des films ont traité la guerre en Algérie même : "La Bataille d'Alger" de Pontecorvo (1965), "Les Centurions" de Marc Robson, "Avoir vingt ans dans les Aurès" de René Vauthier (1972) et "R.A.S." de Boisset (1973). Ces deux derniers films qui partaient d'une même histoire, celle de la désertion du Sergent Farvelière avec un prisonnier algérien, racontaient tous les deux la traque d'une unité F.L.N. par une section d'appelés, et comment des braves gars se transformaient en tortionnaires.
L'intrigue de "L'Ennemi intime" est très proche de cette double trame, avec notamment la même manipulation des gradés qui utilisent les atrocités du F.L.N. pour transformer la solidarité des bidasses en désir de vengeance aveugle. Si les scénarios se ressemblent, les traitements sont différents. Florent Emilio Siri a choisi une pellicule 50 ASA pour retrouver le grain de l'époque ; le résultat est pour le moins étrange, beaucoup plus proche de la vidéo (dû à un étalonnage numérique ?), avec une dominante chromatique bleutée assez laide. Plus réussie est son utilisation d'une caméra portée avec un grand angle pour filmer la plongée dans la folie de Terrien, certains plans directement inspirés du western, ou certaines scènes de combat qui évoquent le début de "Il faut sauver le Soldat Ryan", particulièrement dans le travail du son.
Le scénariste de "L'Ennemi intime", Patrick Rotman, a réalisé un documentaire qui portait le même titre. "J'avais visionné des centaines d'heures d'archives, recueilli des dizaines d'heures de témoignages, et j'étais complètement imprégné par le sujet. Il fallait donc que tout décante pour que le film puisse être ce qu'il est : une pure fiction. J'ai inventé les personnages. Mais presque chaque scène, chaque moment sont nourris par la réalité des détails des histoires que j'ai entendues et recueillies." Cette imprégnation des témoignages et des documents d'époque rend la véracité incontestable ; elle conduit aussi à un défaut commun à beaucoup de films sur la Guerre d'Algérie, comme "Cartouches Gauloises" ou à un degré moindre "La Trahison" : celui de vouloir tout montrer.
Ce souci didactique rend le récit prévisible, et c'est peut-être là que réside la vraie différence entre l'approche française et celle des réalisateurs américains : ces derniers s'emparent du contexte pour chercher la dimension du mythe, comme Coppola transposant le fleuve Congo de Conrad dans la jungle cambodgienne, ou Kubrick reconstituant l'offensive du Tết dans les docks de Londres, alors que leurs homologues français se limitent au réalisme dans un souci de témoigner, dans la lignée de "La 317° Section".
Reste un film honorable, qui aura le mérite de faire découvrir à une nouvelle génération cette guerre honteuse qui a laissé tant de traces des deux côtés de la Méditerranée, et un prolongement pédagogique d'"Indigènes", les combattants algériens, qu'ils soient du côté du F.L.N. ou de l'armée ayant été pour beaucoup frères d'armes dans la campagne d'Italie.
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