Un homme traverse la rue, sort une arme et tire à bout portant avant de repartir par où il est venu. Ainsi commence, non sans vigueur, «Little Odessa» (USA, 1994), le premier long-métrage de James Gray. Cette introduction mensongère laisse présumer une violence expéditive et un climat brutal. La suite repose davantage sur des émotions intimes et interroge le rapport fraternel dans le cadre d’une banlieue sensible de New-York. Cette place que se partagent la fureur et l’intimité, et qui se révèle à la base du cinéma de Gray, instaure une double identité à l’œuvre, la faisant tantôt énergique, tantôt mélancolique. Les paysages enneigés et moribonds rappellent les décors délabrés de l’ex-U.R.S.S. Fils de parents russes, Gray considère la famille comme une institution aliénante et à la fois intimement rassurante. Le rapport tendu qu’entretient Joshua, de retour dans son quartier natal, avec ses parents est symptomatique de la figure relationnelle en action dans le cinéma de Gray. Dès son premier film, apparaissent les grandes figures de son œuvre, ce serait la marque des plus grands auteurs, paraît-il. Or le style qu’emploie Gray pour traiter du thème qui lui est cher, encore et toujours, renvoie à une économie des moyens narratifs et esthétiques, à une lisibilité immédiate des signes, à tout ce qui correspondant à un certain classicisme du cinéma. Le défaut de Gray, d’ores et déjà observable dans «Little Odessa», provient de son manque patent à imposer à l’échelle d’un film une puissance (quelque soit sa nature). Pour cette raison, ce premier long-métrage se taille une envergure mineure et témoigne d’une d’ambition limitée, bien que l’issu des personnages soit profondément dramatique. Les capacités d’Hollywood et du cinéma indépendant américain (le film est produit par la New Line) sont telles que de grandes fulgurances sont possibles. Or Gray préfère un tempo moins brutal, moins vif, de quoi démentir l’introduction de «Little Odessa».