Quatre ans avant le très bon Shame, Steve Mc Queen avait réalisé Hunger, premier film virtuose. Inspiré du quotidien de prisonniers politiques – en 1981, Irlande du Nord –, le long-métrage relate les différentes manœuvres mises en place au sein d’une prison par ses détenus dans le but d’obtenir le statut de « prisonnier politique ». Tout d’abord, nous suivons le parcours de Raymond Lohan, surveillant de la fameuse prison. Pour commencer, nous le voyons apprécier sa succulente assiette matinale dans son petit confort, pour mieux faire entrer en scène les cellules miteuses de la Prison de Maze et créer ainsi une transition vive et tranchante. Ensuite, c’est derrière un nouvel arrivant, « prisonnier contestataire » que se place la caméra de McQueen. Six ans de misère lui sont annoncés. À peine entré dans sa cellule, l’occasion de voir à quoi ressemblera le malheur de son non-futur lui arrive comme une surprise de mauvais goût. Outre sa conversation avec son camarade de cellule, rien n’est encore mis en place dans le film et tous les éléments essentiels débarquent alors dès l’arrivée criarde et remarquée de Bobby Sands, interprété par l’excellent Michael Fassbender. Il est comme les autres détenus du Quartier H. Un prisonnier politique. Néanmoins, l’homme va ouvrir une guerre totale de la faim. Dans le long-métrage de Steve McQueen, il n’y a aucune place laissée au hasard. Le moindre geste, le moindre son est mis en évidence sur toute sa durée. Le reste, considéré comme superflu, n’existe pas. Au demeurant, on obtient ainsi une œuvre pleine de silence où chaque passage du dialogue s’apprécie on ne peut mieux. Par ailleurs, le style visuel de Steve McQueen entre lui-aussi en parfaite adéquation avec le reste du film – de manière tortueuse et réfléchie. En effet, ce perfectionnisme quasi-kubrickien qui pousse à la surexploitation d’une très belle symétrie apporte à l’esthétique une allure des plus resplendissantes. De quoi mettre en valeur la violence et la crasse qui règnent au sein de la prison. Comme si le simple fait de faire entrer en contradiction une beauté visuelle et une laideur narrative contribuait à mieux rendre compte de chacun de ces deux éléments. Une autre chose notable concerne la façon dont le réalisateur aborde l’enfermement. En effet l’apparence du film citée précédemment accentue aussi le moindre pétage de plomb. Les détenus semblent devenir fous et on comprend pleinement pourquoi. Ils cognent les chaises contre les murs : on n’aurait pas fait mieux. Ils savent ce qui en découdra mais leur soif de résistance demeure et ils osent. Ils osent affronter ceux qui ont fait en sorte qu’ils se trouvent actuellement entre ces quatre misérables murs. Chaque contre-attaque de la police spéciale est un coup qu’on se prend dans les cottes. Les nerfs des prisonniers sont devenus les nôtres et on enrage de la même façon qu’ils enragent. Toute la puissance de ce long-métrage réside en ce côté viscéral qui nous ferait presque ressentir cette profonde misère. Néanmoins, c’est lorsque la fameuse grève de la faim est lancée que ce cinéma, filmé avec les entrailles de son réalisateur, nous atteint totalement. Michael Fassbender, dans son meilleur rôle, maigrit à vue d’œil et se voit désormais subir des transformations corporelles. Ce n’est pas même un détenu mais bel et bien un mort sur pattes. Un mort qui aura atteint ce statut dans le seul but d’empêcher que d’autres aient à le faire, par la suite. Une interprétation bouleversante. Des images bouleversantes. Michael Fassbender donne tout et vient nous transpercer en plein estomac. Rien que de voir cet homme devenir un sac d’os a pour effet de provoquer une certaine répulsion chez le spectateur. Vous l’aurez d’ores et déjà compris, Hunger est un long-métrage impressionnant et, osons les grands mots, marquant. Les attaques physiques que l’on subit devant un tel film se transfèrent alors à notre mémoire et on se souvient.