La horde sauvage est un western brutal à l’histoire sommaire, aux personnages grossiers, parangons de machisme et de violence. Il comporte quelques longueurs et se perd parfois dans un cabotinage inopportun. C’est peut-être le film le plus poignant qu’il m’ait été donné de voir.
Il conte la fin d’une époque, celle de l’ouest sauvage, la fin d’un mythe, celui de l’ouest hollywoodien épique et romantique à la John Wayne, la fin d’une forme de liberté immédiate, brutale et radicale, celle des hors-la-loi dont l’arme suprême était l’espace. Dans la horde sauvage, le monde se rétrécit et condamne à mort ses habitants les plus foutraques. Le conformisme s’impose de lui-même, dans le grégarisme subi ou consenti, dans la promiscuité pesante qui résulte du progrès.
Il conte aussi la fin d’une culture, celle des années 50-60 où les vertus masculines - ou supposées telles - étaient exaltées à l’outrance : virilité, honneur, désir de transgression et volonté de puissance. Les personnages féminins du film sont catastrophiques : on ne voit que des putes, des bigotes et des pouilleuses. Peckinpah ne leur donne qu'un rôle, victime, qu'une raison d'être, mère. Celles qui n'ont pas d'enfant dans les bras finissent vite entre quatre planches. Vous avez dit primaire ?
Déjà, à sa sortie, le film est critiqué pour sa violence et son machisme exacerbé. Le temps des westerns spaghetti s’annonce, où l’on tournera ces travers en dérision. On le dit vulgaire dans son propos et dans sa forme. C’est vrai.
Pourtant, la horde sauvage est un film crépusculaire profondément touchant, bouleversant, désespérant, qui se lit comme un testament. Son fil conducteur : la mort.
La mort d’un genre, le western à la grand-papa, et des valeurs qu’il entretient. La mort de sacrés monstres, rattrapés par le vingtième siècle naissant, par un progrès triomphant qui les balaie comme de vulgaires dinosaures. La mort des illusions sur l’ouest, des illusions sur l’homme, des illusions sur des valeurs qui nous sont chères : liberté, fraternité, altruisme.
Ultime pied de nez de l'histoire, le sort des personnages est définitivement scellé lorsqu’ils cessent d’êtres laids et se décident, bien trop tard, à devenir beaux. Ils meurent d’un sursaut d’humanité, dans un paroxysme de violence qui prend enfin sens.
Le choix des interprètes, en particulier de William Holden en chef des bandits, accentue le propos de Peckinpah : acteur vieillissant, en fin de carrière, il porte les stigmates de son personnage. Il n’est pas crédible, il est sincère. Robert Ryan, qui lui donne la chasse, est son alter ego : deux hommes dépassés, broyés, contraints de lutter, comme deux gladiateurs d’une même fratrie, comme des amis dont les pays respectifs entrent en guerre. Ces deux artistes portent le film de leur classe, de leur charisme, de leur talent. Ils sont les parfaits ambassadeurs d’un réalisateur pour le moins torturé.
Plusieurs passages soulignent les traits marquants ci-dessus évoqués :
La fin d’une période historique est signifiée par l’intrusion, faussement anachronique, d’une voiture à essence ou d’une mitrailleuse allemande dans un village mexicain plongé en plein moyen-âge.
La fin d’un genre est portée par la fusillade terminale, furieusement baroque, presque parodique dans ses excès. Elle crée pourtant un précédent, et le style de Peckinpah fera école, pour le plus grand bonheur des blockbusters à venir : la violence est désormais chorégraphiée, plusieurs caméras multiplient les points de vue, l’usage du ralenti est systématique.
La fin des hommes, réelle dans le film, symbolique à son époque, est distillée par le jeu des acteurs, par leurs dialogues passéistes, par leurs espoirs brisés et leur désir de mort.
La première fois que j’ai vu La horde sauvage, au-delà du choc et de l’émotion, j’ai été surpris : il n’y a pas de héros. Il n’y a que des salauds. On ne peut s'identifier à personne (sauf à devoir consulter d'urgence). Quel genre de western était-ce ?
La scène d’ouverture révèle, en gros plan, des enfants rieurs ; à l’évidence, ils jouent, mais le cadre restreint de l’image masque ce qu’ils font. Que veut dire Peckinpah ? Que montre-t-il ? Une once d’innocence, une promesse, sa foi dans l'avenir ?
La caméra recule, englobe la scène dans son entièreté : les enfants sont accroupis, en cercle. Ils font se battre des insectes. Ils jettent des scorpions dans une fourmilière, les regardent se battre et se débattre puis, lorsque ces derniers succombent, brûlent le tout dans un dernier feu de paille, purificateur et lumineux, comme pour gommer l’horreur, en effacer les traces, en nier jusqu'au souvenir, comme pour rebondir sur… autre chose ?
L’entame du film est son allégorie, en somme.