Curieusement, et malgré les différences d'époques, de styles et de nationalités, les trois derniers films que j'ai vus traitent du même sujet, à savoir la difficulté d'être une femme dans un monde façonné par les hommes. Après le docu-fiction des "Bureaux de Dieu" et le mélodrame crépusculaire de "L'Echange", voici donc l'adaptation du livre d'Amanda Foreman sur la Duchesse de Devonshire, femme originale et populaire, qui fut la maîtresse du futur premier ministre Charles Grey et qui perdit plusieurs millions de livres au jeu.
Reprenons : une Lady Spencer qui épouse un grand du royaume plus âgé, froid et distant, qui fut adulée par le peuple et traînée dans la boue par la presse, et qui ne maintint son mariage que pour ses enfants malgré les frasques de son mari, ça ne vous rappelle rien ? Cette lecture "Point de Vue-Images du Monde" de l'histoire de celle qui fut l'arrière-arrière-arrière-grand-tante de Diana Spencer n'est pas fortuite, il suffit de constater la similitude physique entre Keira Knightley et Lady Di, ainsi que certaines scènes (le peuple qui acclame la jeune mariée au grand agacement de son ducal époux) ou répliques ("Quand ils paraissent, tous les regards sont sur elle", "Le Duc de Devonshire est le seule à ne pas aimer sa femme", "Vous agissez ainsi parce que vous avez toujours besoin qu'on vous aime"). Amanda Foreman qui a conseillé Saul Dibb souligne d'ailleurs la ressemblance entre les deux femmes : "Georgiana et Diana étaient toutes deux des femmes intelligentes et puissantes qui ont été mises en pièces par la presse et se sont battues pour se reconstruire et devenir au final les femmes qu'elles voulaient être".
Alors que Diana avait à composer avec l'étiquette compassée de la Cour et la tyrannie de sa belle-mère, Georgiana se confronte au sort des femmes de son temps, fussent-elles de sang noble, soumises à l'arbitraire de leurs maris, et la figure de la royale douairière est ici tenue par la mère de la Duchesse, jouée par Charlotte Rampling. Plus qu'à Diana, on pense surtout durant toute la première moitié du film à "Marie-Antoinette", tant l'obsession de donner un héritier pèse sur le destin des deux femmes.
La comparaison entre le film de Sofia Coppola et celui de Saul Dibb est cruelle pour ce dernier. Quand la première introduit sa propre vision et son propre univers dans une histoire pourtant tellement balisée, le second prend bien soin de suivre les sentiers battus, que ce soit du point de vue pictural (Reynolds et Gainsborough ayant peint Lady Georgiana) ou cinématographique (l'incontournale "Barry Lindon", avec scènes éclairées à la bougie, ici dans des teintes plus rousses que chez Kubrick). Cet académisme semble encore plus indigeste avec le recours à tout le catalogue du genre (coup de tonnerre dans le lointain quand arrive une mauvaise nouvellle, envol de canards sauvages sur la campagne anglaise après la violence conjugale), et particulièrement avec la musique violonneuse de Rachel Portman, omniprésente et redondante.
Pourtant, on ne s'ennuie pas vraiment, car même si l'histoire en rappelle bien d'autres, certaines scènes accrochent, la relation entre Georgina et la maîtresse de son époux intrigue, et l'Angleterre offre suffisamment de palais, de chateaux et de paysages champêtres pour offrir un bel écrin aux émois de la Duchesse. Keira Knightley s'en sort plutôt bien, mais dans un décor assez similaire, elle ne retrouve pas la liberté aérienne d'"Orgueil et Prejugés". Après avoir campé Amon Goetz et Voldemort, Ralph Fiennes réussit à rendre la complexité du personnage du Duc, corseté par le code de somportement de son époque et de sa caste.
Impeccable reconstitution avec de beaux costumes, des décors somptueux et la crème des acteurs britannique, "The Duchess" manque pourtant d'un détail qui change tout : un véritable regard de cinéaste.
http://www.critiquesclunysiennes.com