Il y a des films qui vous marquent à la manière d’une griffure de lion : soudains, bruyants, mémorables. Jumanji, réalisé par Joe Johnston, est de ceux-là… mais pas toujours pour les raisons qu’il voudrait. Adapté du livre illustré de Chris Van Allsburg, c’est un long-métrage où chaque idée semble rugir, où chaque minute veut bondir hors de l’écran — mais dont l’ensemble, malgré sa débauche d’énergie, vacille entre exaltation et essoufflement.
Le concept de départ est absolument irrésistible : un jeu de société maudit transforme le salon en savane, la véranda en marécage, et la vie des personnages en parcours de survie. Et pendant une heure quarante, Jumanji se déploie comme une boîte de Pandore aux surprises spectaculaires. On n’a pas le temps de s’ennuyer — mais on se surprend parfois à regarder l’horloge.
Le film excelle dans le chaos. Dès que les dés sont lancés, le monde réel se fracture. Les moustiques géants, les singes anarchistes, les inondations ou les lions dans le grenier forment un bestiaire fantastique aux allures de cauchemar enfantin. Industrial Light & Magic accomplit des prouesses techniques pour l’époque, mêlant animatronique, marionnettes et premiers effets numériques avec une ambition indéniable.
Mais cette frénésie visuelle, si virtuose soit-elle, finit par noyer le récit sous son propre tonnerre. Le rythme effréné empêche parfois toute progression émotionnelle : les personnages réagissent, mais n’évoluent pas toujours. Chaque péripétie est spectaculaire en soi, mais manque d’ancrage. On regarde un jeu se dérouler plus qu’on ne vit véritablement une aventure.
Robin Williams, en Alan Parrish adulte, apporte une gravité inattendue. Loin de ses exubérances habituelles,
il incarne un homme traumatisé, marqué par 26 années d’isolement en milieu hostile.
Son regard est celui d’un survivant, pas d’un aventurier. Cela aurait pu être bouleversant. Ça l’est parfois. Mais pas assez souvent.
Kirsten Dunst, dans un rôle secondaire en apparence, devient rapidement le cœur battant du film. Elle incarne l’enfant moderne confrontée à l’impossible, plus crédible que bien des adultes dans le chaos.
Son frère Peter (Bradley Pierce), avec son arc de transformation en singe, ajoute une touche symbolique intéressante… mais pas toujours bien exploitée.
Bonnie Hunt, David Alan Grier, Jonathan Hyde : tous livrent des performances honnêtes, mais parfois prisonnières d’un scénario qui les traite comme des pions de Jumanji plus que comme des êtres humains. Et c’est là que le bât blesse : quand l’idée de jeu l’emporte sur la chair du drame.
Il y a, sous les lianes et les rugissements, une tentative de traiter des thèmes puissants : la fuite face aux responsabilités, les liens brisés entre un père et son fils, le poids du passé, le deuil, la culpabilité. Ces motifs émergent ici et là comme des racines sous la terre, mais ne percent jamais vraiment la surface.
Par moments, Jumanji devient plus qu’un simple film d’aventure : un conte cruel sur l’enfance interrompue, un récit initiatique où le jeu devient métaphore de la croissance forcée. Mais à peine cette idée affleure-t-elle qu’un troupeau d’éléphants vient l’écraser au pas de charge. Le film semble hésiter : veut-il être une fable profonde ou un roller-coaster familial ? Il choisit trop souvent la deuxième option.
Le succès du film à sa sortie, son influence culturelle durable, les suites, les rééditions, les jeux, les attractions... tout cela prouve que Jumanji a touché quelque chose de fondamental. Il a ouvert un univers. Il a posé une icône. Il a donné naissance à des rêves — mais pas toujours à une œuvre pleinement maîtrisée.
Il est difficile de ne pas aimer ce film. Mais il est tout aussi difficile de ne pas voir ses limites. À chaque scène d’action jubilatoire répond un creux narratif. À chaque idée brillante, une exécution précipitée. Jumanji est une course sans relâche, mais parfois sans direction.
Jumanji est une aventure spectaculaire, inventive, parfois émouvante, mais inégale. Il fascine, il amuse, il impressionne... sans jamais totalement convaincre. C’est un film qu’on n’oublie pas, mais qu’on ne célèbre pas non plus sans réserve. Un grand jeu d’aventure, certes. Mais pas encore une grande œuvre.