Les romans de Jane Austen, savoureuse satire de l’univers étriquée de l’écrivain, étude brillante des relations et des caractères humains, ont ceci de particulier qu’ils sont excessivement difficiles à adapter au cinéma : en effet, comment faire transparaître dans un film tout le mordant de l’écriture ciselée de la romancière ? Le parti pris de la facilité voudrait qu’on ne retienne de ses œuvres que le côté purement sentimental, en occultant avec bonheur les piques acérées et les petits travers des personnages mis en scène avec enthousiasme, et subtilité. Ang Lee a su conjuguer élégance et frivolité, délicatesse et complexité des nœuds et des liens qui se font, et se défont, dans un livre qui fait partie de ma bibliothèque fétiche et dont je craignais beaucoup la transposition sur grand écran. Découpé en tranches de vie tour à tour dramatiques, ou tendres, le film s’articule surtout sur le jeu très habité des deux héroïnes principales, Marianne ou Kate Winslet, la jeune idéaliste passionnée, qui vibre à chaque seconde et sur tous les tons, et Eleanor ou Emma Thompson, douce, discrète et plus modérée. Tout sonne juste, pas un dialogue ne va à l’encontre des principes et des jalons posés par Jane Austen, l’image est en elle-même vraiment magnifique, et exhale un doux parfum de nostalgie bucolique propre à nous transporter plus de 200 ans auparavant. Bien meilleur que la récente adaptation d’Orgueil et préjugés (avec miss Knightley), ce film est en passe de rivaliser avec la très soignée série télévisée éponyme, sortie il y a quelques années en Angleterre avec Colin Firth en Mark Darcy. C’est dire la qualité de ce spectacle, trop souvent qualifié de « romance pour fille ». messieurs, n’hésitez pas, vous pourriez être surpris par le souffle de Raison en sentiments…