Elia Kazan orchestre sa petite troupe de luxe de façon sobre et élégante respectant une dimension de tragédie sociale chère à Tennessee Williams. On plonge directement dans une Amérique sombre et profonde perdue dans un misérable quartier français de la Nouvelle-Orléans délabré et ravagé par l’alcool. L’entaille douloureuse qu’a laissée la guerre ne cicatrise pas. C’est dans cette ambiance d’angoisse lourde et corrosive que l’on va découvrir Blanche Dubois, professeur de littérature anglaise qui vient rendre visite à sa sœur Stella et découvrir son beau-frère, le bestiale Stanley Kowalski (Marlon Brando). Le personnage de Vivien Leigh reflète l’élégance et le raffinement français pour mieux caché un manque d’affection certain, une peur profonde de voir apparaitre des rides aux coins de ses yeux et un passé douloureux. Ce séjour, d’abord temporaire, s’éternise à mesure que l’on prend conscience des problèmes que Blanche cherche à fuir en se réfugiant dans un romantisme outré et luxueux qui ne tarde pas à agacer son nouveau beau-frère. Et c’est dans ce sens que le personnage de Blanche Dubois vient s’opposer directement à celui de Stanley Kowalski, leurs fréquents face à face dans le film donnent l’impression que Vivien Leigh (Blanche Dubois) se serait égaré dans la cage d’un fauve. Insensible à la poésie et à l’élégance de Blache, Kowalski réponds par son manque de délicatesse qui semble être en lui une seconde nature, et une violence sauvage. Hurlant à travers son taudis, Kowalski est un beauf à la démarche nonchalante, alcoolique et macho, pourtant si émouvant. C’est un personnage auquel on a envie de s’identifier car il faut le reconnaître que Stanley dégage une classe inexplicable. Vêtu d’un t-shirt baignant de sueur devenu célèbre, Marlon Brando réalise une performance qui mélange violence, vulgarité mais aussi sensualité et charisme difficilement critiquable bien accompagné par la musique d'Alex North, avec son blues brillant de toute la séduction frelatée. Le personnage de Stanley Kowalski fait désormais écho au nom de Marlon Brando de façon indélébile.
Vivien Leigh offre tout aussi une interprétation remarquable et fascinante. Son personnage de duchesse exigeante, terrifié à l’idée de ne plus pouvoir séduire aucun homme est tout à fait étonnant. Toujours motivée par le désir égoïste d’être admiré comme une star de cinéma, comme si elle voulait être un fantasme pour ceux qui la regarde. Une façon pour elle de la rassurer. Un jeu dans lequel Kowalski refuse catégoriquement de s’enfoncer. Le personnage de Blanche DuBois aura durablement affecté l’actrice qui souffrait, comme elle d’une certaine manière, de maniaco-dépression. La réalité de Vivien Leigh dépassant la fiction de Tennessee Williams. Ce n’est donc pas une simple performance d’actrice récompensée par un oscar, mais bien le lent naufrage d’une femme troublante et ambiguë, d’une humanité bouleversante, qu’Un tramway nommé Désir nous expose avec une acuité assez stupéfiante.
Même si on peut reprocher au film de ne pas être impeccablement rythmé, Un tramway nommé désir est néanmoins très proche du chef d’œuvre d’une part grâce à l’interprétation incroyable de ces comédiens mais aussi par la magie de ce décor merveilleusement photographié par Harry Stradling. Le film ressemble à un immense tableau, une immense fresque peinte avec la caméra d’Elia Kazan à la manière de Rembrandt, jouant avec un clair-obscur tout à fait métrisé. Une ombre dont le personnage de Blanche se sert pour tenter de dissimuler ses rides. Des rides, ce film lui n’en a pas pris une seule.