Bertrand Blier prend la France propre, bourgeoise, bien peignée, et lui crache à la figure. Deux types, Jean-Claude et Pierrot, qui ne veulent rien posséder, rien mériter, rien construire. Juste manger, rouler, dormir et recommencer. Une liberté totale et joyeuse, sans projet ni lendemain. Il ne leur reste que l'appétit, jamais la conscience. Et c'est précisément ce qui rend leur liberté si dérangeante. Elle s'exerce toujours contre quelqu'un. Une femme, surtout. Marie-Ange traverse le film en objet du désir des deux hommes, qui s'acharnent sur elle, à vouloir lui faire prendre goût à ce qu'ils lui imposent, tandis que la mise en scène épouse leur point de vue sans jamais vraiment le leur reprocher. J'imagine la claque que ça a dû être à l'époque, assis dans une salle obscure à côté de ses parents ou de ses grands-parents. Plus d'un a dû bondir de son siège ! J'ai été happé et écœuré à la fois, un grand écart que peu de films osent tenter.
Sur le papier, c'est l'anti-scénario absolu, un road-movie qui erre d'une voiture volée à l'autre, sans enjeu ni montée dramatique. Et pourtant on ne s'ennuie jamais, parce que le film n'avance pas par l'intrigue mais par l'énergie des corps et de la langue. Son énergie ne ressemble à rien d'autre. Le génie est dans les dialogues, une parole crue et rythmée, héritée de Céline, qui transforme la grossièreté en musique avant de basculer, d'un coup, dans la mélancolie. À mesure que la route se déroule, on se surprend à pardonner l'impardonnable. Puis on se regarde dans la glace, très mal à l'aise. Blier filme une France grise et hivernale, faite de supermarchés déserts et de villages fantômes, et en tire malgré tout une vraie sensation de mouvement et de liberté.
Au cœur de tout ça, deux acteurs en train de devenir des légendes sous nos yeux, Gérard Depardieu et Patrick Dewaere, l'énergie animale de l'un face à la fêlure à vif de l'autre. Ce naturel n'a rien d'un hasard. Depardieu venait de lire le roman et a assiégé Blier pour décrocher le rôle, débarquant presque chaque jour au bureau du producteur. Et c'est Dewaere qui a eu l'idée de se planter juste derrière l'épaule de son partenaire pour paraître plus petit. Toute la dynamique du costaud et du fragile est née de cette trouvaille d'acteur, un des plus grands duos de l'histoire du cinéma. Et quand on connaît le destin qui attendait Dewaere, sa fragilité à fleur de peau en devient bouleversante.
J'entends encore le violon de Stéphane Grappelli, léger et nostalgique, qui dépose une couche de tristesse sur toute cette crudité et empêche le film de se réduire à une simple provocation. C'est là que se loge mon vertige. J'ai culpabilisé d'aimer la liberté, la musique, ces scènes magnifiquement filmées, alors que le propos du film me heurtait au plus profond. Je reste circonspect face à cette œuvre à la fois majeure et indéfendable, un sommet d'écriture et d'incarnation porté par un regard que nous ne pouvons plus soutenir en face. Un film qui a vieilli de la façon la plus instructive qui soit. Un document sur une époque révolue, et sur ce que nous n'oserions, à juste titre, plus faire.