Préserver le monde de quelqu'un qu'on aime, quitte à le réinventer de toutes pièces. Il fallait un sacré culot pour enfermer la chute du Mur dans une chambre de 80 m². Et pourtant c'est là, entre de vieux bocaux de cornichons et un lit de convalescente, que Becker fait tenir un monde entier qui s'effondre. Alex ment à sa mère pour lui épargner la fin de la RDA, et le film devient ce geste vertigineux : un fils qui préserve les rêves d'une autre, non pour tromper, mais par amour.
Sauf que cet amour-là m'a souvent mis mal à l'aise. À force de s'enfoncer dans son mensonge, Alex sacrifie son propre équilibre, et le film ne le lui reproche jamais. Ou plutôt, il délègue le reproche au spectateur, en laissant entendre que sa mère avait peut-être tout deviné, sans rien dire. J'avoue, je n'ai jamais réussi à m'attacher à ce garçon buté qui s'obstine jusqu'à se perdre. Et Daniel Brühl, malgré son grand écart entre comédie frénétique et gravité rentrée, m'a plus crispé qu'ému. Heureusement, il y a Katrin Sass, bouleversante de pudeur et jamais dans le trop ; Denis, le copain cinéaste qui bricole de faux journaux télévisés, jubilatoire d'un bout à l'autre ; et Lara, l'infirmière russe, qui pose un peu de douceur sur toute cette tension.
Le film se fond dans les vraies archives (Honecker qui tombe, le Mondial 90) jusqu'à ce qu'on ne sache plus démêler le vrai du faux, ce qui est exactement le sujet. Ces faux JT bricolés dans une chambre posent la vraie question : combien de mensonges avale-t-on, au fond, chaque soir devant le nôtre ? Et cette nostalgie d'une RDA disparue, qui aurait pu virer à la complaisance, ne triche jamais. Becker garde la Stasi et l'absurde bureaucratique bien en vue ; il ne sauve pas le régime, mais ce qu'on y a vécu, et il a le cran de ne désigner aucun bon camp.
La statue de Lénine emportée par l'hélicoptère, le bras tendu vers une mère médusée comme pour un dernier salut : voilà l'image du film. Le reste de la mise en scène, lui, reste sage, efficace, mais sans vraie signature. Dommage que le dernier tiers patine, enchaîne les fausses sorties et lâche tout à la fin un secret déchirant qu'il n'a plus le temps d'habiter. Un film tendre, porté par la houle mélancolique de Yann Tiersen, mais une tendresse qui, parfois, m'a manqué de fond.