Mariée à un modeste médecin d’hôpital, Séverine s’ennuie le jour dans son appartement d’un quartier cossu de Paris et est en proie, la nuit, à des fantasmes sadomasochistes qui révèlent une insatisfaction sexuelle permanente. Pour tuer l’ennui et combler ses désirs, elle pousse la porte d’une maison de rendez-vous et demande à y être embauchée. Séverine devient Belle de Jour. Cette expérience très particulière va lui permettre d’apprendre à distinguer amour et plaisir.
Difficile de ne pas établir un parallèle avec le célèbre roman de Flaubert et de voir en Séverine une Madame Bovary du XXe siècle. Les points de ressemblance sont nombreux : même milieu bourgeois, même besoin de rompre l’ennui, même quête de l’épanouissement sexuel, même mariage à un médecin modeste qui l’aime mais ne la satisfait pas…
Outre ce parallèle avec Madame Bovary, Bunuel multiplie les clins d’œil à la littérature et au cinéma au travers de plusieurs scènes. Un des rêves de Séverine mettant en scène un duel pour l’honneur entre Pierre et son ami Husson évoque ainsi la fin tragique d’Alexandre Pouchkine. Le figurant vendant le « New-York Herald Tribune » sur les Champs Elysées et le personnage de Marcel tué d’une balle au beau milieu d’une petite rue parisienne débouchant sur une artère plus large rappellent naturellement « A bout de souffle » de Godard.
Bunuel retranscrit parfaitement l’univers bourgeois parisien des Trente Glorieuses pour pouvoir mieux y porter ensuite son regard acerbe. Le vaste appartement parisien de Pierre et Séverine et ses meubles orientaux, leur lieu de villégiature préféré à la montagne, leur club de tennis ou le château et son immense parc qui reviennent en boucle dans les différents rêves de Séverine sans oublier la maison de rendez-vous de Madame Anais qui ne reçoit que des clients fortunés sont autant d’éléments d’un monde hypocrite qui semble fonctionner en vase clos avec ses codes, ses interdits et ses non-dits.
La construction du film est un autre de ses points forts. Bunuel oscille entre la réalité et les rêves de Séverine, à tel point que le spectateur s’en trouve parfois perdu. Le film s’ouvre d’ailleurs par un des rêves sadomasochistes de Séverine et se referme sur le même rêve, le retour de la voiture à cheval vide symbolisant probablement la satisfaction par Séverine de ses désirs sexuels avec, enfin, l’homme qu’elle aime. Les quelques flash-backs introduits par Bunuel, très courts mais très judicieux, permettent de mieux saisir la complexité du personnage de Séverine et de mettre en avant l’hypocrisie qui a caractérisé son éducation entre adhésion forcée à la religion catholique et abus sexuels.
Le film est habité par la performance de Catherine Deneuve, omniprésente du début à la fin et dont la beauté froide colle parfaitement au personnage de Séverine. Les seconds rôles sont également très riches, que ce soient Jean Sorel en mari candide, Michel Piccoli en séducteur pervers et maléfique, Geneviève Page en tenancière de bordel de luxe très maternelle, Francisco Rabal en truand vieillissant ou Pierre Clementi en petite frappe incontrôlable.
« Belle de jour » n’a pas pris une ride en plus d’un demi-siècle : les rapports au sein du couple, la distinction entre l’amour sentimental et l’amour charnel, le désir féminin et ce qui le fait naitre sont des thématiques intemporelles maintes fois explorées au cinéma. En les abordant à une époque où la révolution des mœurs n’était encore que balbutiante, « Belle de jour » fait ainsi figure de précurseur, une œuvre majeure qui se doit d’être vue par tout cinéphile qui se respecte.